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15 NOVEMBER 2016

La disparition forcée de Messieurs Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA

DECLARATION DU FOCODE n°010/2016  DU 02 Juin 2016

« Les autorités burundaises doivent donner la lumière sur la disparition forcée de Messieurs Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA, deux jeunes membres du parti MSD introuvables depuis leur arrestation par la police nationale le 21 octobre 2015 » 

clovis-et-emmanuel-flyerDans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a reçu des informations sur la disparition forcée de deux jeunes hommes : messieurs Clovis NTUKAMAZINA alias NDOMO et Emmanuel KAMANA introuvables depuis leur arrestation par la police nationale le 21 octobre 2015 à Kinindo, un quartier au Sud de la ville de Bujumbura. Le FOCODE traite conjointement ces deux dossiers pour la simple raison que les deux jeunes hommes, tous membres du parti MSD ayant manifesté contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza, ont été arrêtés ensemble, ont probablement subi le même sort, et en raison de la similitude du calvaire de leurs familles respectives.

La particularité de cette double disparition forcée est de signaler pour la première fois qu’il existerait un cachot secret à la résidence privée d’une haute personnalité de l’Etat, en l’occurrence le Général Alain Guillaume BUNYONI actuel ministre de la Sécurité Publique. Il faut toutefois noter que ce n’est pas la première fois qu’une résidence privée est citée comme ayant servi de cachot secret dans le phénomène des disparitions forcées en cours au Burundi.

A la cinquième semaine de la Campagne NDONDEZA, les autorités burundaises restent muettes sur les cas déjà soulevés. Toutefois, dans un communiqué de presse sorti le 30 Mai 2016, le Général BUNYONI semble insinuer que les différentes disparitions seraient des actes de « règlements des comptes ».

  1. Identités des victimes 
  1. Clovis NTUKAMAZINA, plus connu sous le sobriquet de NDOMO, est né le 28 octobre 1988 à Kinama dans la ville de Bujumbura, mais sa famille avait emménagé dans la Zone Urbaine de Musaga depuis qu’il a atteint l’âge de 6 ans. Fils de Lazare NTUKAMAZINA (policier OPJ décédé en 1997) et de Marthe GAFARANGA, célibataire, Clovis NTUKAMAZINA est lauréat des humanités générales au Collège de Kinanira ; il était employé comme serveur au Bar « Le Canoé » au moment de sa disparition forcée ;
  2. Emmanuel KAMANA, plus connu sous le sobriquet de Emma, est né le 24 décembre 1984 à Musaga dans la ville de Bujumbura. Fils de Jean-Baptiste KAJEREGE et de Marie NZOHABONAYO, Emmanuel KAMANA est célibataire et père d’une fillette de huit ans. Il était chauffeur dans une société chinoise (il se rendait souvent à Kobero à la frontière tanzanienne où ladite société construisait un pont) et résidait à l’avenue Ruheshi de la zone urbaine de Kinindo au moment de sa disparition forcée ;
  1. Affiliation et activités politiques des deux victimes 
  1. Messieurs Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA sont des membres du Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD) dans la zone urbaine de Musaga. Ils ont participé aux manifestations contre le troisième mandat de Pierre Nkurunziza, mais Clovis NTUKAMAZINA avait dû suspendre sa participation après une fracture de sa jambe ;
  2. Le Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD) est l’un des partis politiques qui se sont activement opposés contre le troisième mandat du Président Nkurunziza et beaucoup de ses membres sont victimes, depuis plusieurs années, de la répression féroce organisée par le régime Nkurunziza (arrestations arbitraires, tortures, exécutions extra-judiciaires, assassinats, disparitions forcées) ;
  1. Disparition forcée de Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA 
  1. Selon les informations recueillies auprès des deux familles et de leurs voisins, Clovis NTUKAMAZINA avait rendu visite à son ami Emmanuel KAMANA à sa résidence à Kinindo dans la journée du 21 octobre 2015 (un jour férié au Burundi) ;
  2. Les deux amis causaient et suivaient un film quand il y eut irruption de policiers lourdement armés conduits par le Commissaire Désiré UWAMAHORO (actuel commandant de la Brigade Anti-Emeute déjà cité dans de nombreux dossiers d’assassinats et condamné pour des actes de de tortures) et le chef de poste de la police à Kinindo. Les deux amis ont été brutalisés et immédiatement embarqués pour une destination jusqu’aujourd’hui inconnue, Emmanuel KAMANA n’a même pas eu le droit de porter une bonne tenue selon ses voisins. Cette opération s’est déroulée entre 18 heures et 19 heures ;
  3. Un article du site web de la radio Isanganiro sorti le lendemain évoque la confirmation de cette arrestation par le porte-parole de la police :

« Trois jeunes ont été arrêtés par la police dans la nuit de mercredi dans le quartier Kibenga de la zone Kinindo en commune de Muha. La nouvelle est confirmée par le porte-parole de la police Pierre NKurikiye. Il explique que c’est pour des raisons d’enquête en rapport avec la perturbation de la sécurité dans cette partie du sud de la capitale Bujumbura. Des sources anonymes renseignent qu’au moins deux de ces personnes arrêtées sont membres du parti Msd (Mouvement pour la solidarité et le développement). Il s’agit de Clovis Ntukamazina et Emmanuel Kimana. »[1]

  1. La même information est reprise en Kirundi par le journal en ligne Igihe :

« OP1 Pierre NKURIKIYE amenyesha ko abo batatu bafatiwe muri karitiye ya Kibenga, zone Kinindo, komine ya Muha, bakaba bafashwe ku mvo z’amatohoza.

Amakuru ava aho mu Kinindo avuga ko babiri muri abo bafashwe ari Emmanuel Kimana hamwe na Clovis Ntukamazina, bompi basanzwe ari abanywanyi b’umugambwe MSD. »[2]

(L’OPC1 Pierre NKURIKIYE a indiqué que les trois jeunes ont été arrêtés dans le quartier Kibenga de la zone Kinindo en commune Muha pour des raisons d’enquête. Des informations provenant de Kinindo indiquent que deux des personnes arrêtées sont Emmanuel Kimana et Clovis Ntukamazina, tous membres du part MSD).

  1. Calvaire des familles après la disparition forcée des leurs 
  1. Les deux familles assurent avoir cherché en vain les leurs dans les cachots officiels de Bujumbura et qu’elles ont dû abandonner la recherche après avoir reçu des menaces de mort à leur tour ;
  2. Des membres de la famille de Clovis NTUKAMAZINA se sont réfugiés à l’extérieur du Burundi suite aux menaces qu’ils recevaient après avoir tout tenté pour retrouver la victime ;
  3. Soupçonnée d’avoir assuré la cuisine des manifestants à Musaga, la mère d’Emmanuel KAMANA a été également recherchée par des éléments du Service National de Renseignement (SNR) et des Imbonerakure. Par la suite, elle a dû prendre le chemin de l’exil avec le reste de ses fils ; 
  1. Rançonnage des familles des victimes de disparitions forcées 
  1. Les deux familles ont été soumises à la pression de différentes personnes qui se présentaient comme des agents du SNR et qui promettaient de montrer où se trouvaient les détenus moyennant le payement de sommes importantes d’argent. Mais fort curieusement, après les payements de rançons, les mêmes personnes élevaient le niveau de menaces sur les familles au cas où elles continueraient à poser des questions sur la détention des leurs ;
  2. La famille de Clovis NTUKAMAZINA indique qu’elle a payé sept cents mille francs burundais (700.000 BIF) à un agent du SNR nommé « Bonheur » qui lui promettait de l’amener au lieu de détention de la victime ;
  3. La famille d’Emmanuel KAMANA déclare avoir payé un million de francs burundais (1.000.000 BIF) à des personnes qui n’ont jamais honoré leur promesse de montrer le lieu de détention de la victime ;
  1. La résidence du Général BUNYONI citée comme ayant servi de lieu de détention des deux victimes 
  1. Les deux familles déclarent avoir appris, au cours de leurs recherches, que les leurs étaient détenus dans la cave de la résidence du Général Alain Guillaume BUNYONI, Ministre de la Sécurité Publique, réputé pour être un des hommes les plus influents et les plus durs du régime Nkurunziza. Les familles n’ont jamais pu accéder à cette résidence ;
  2. L’édition du journal Humura de la Radio Publique Africaine du 09 novembre 2015 a conforté les deux familles dans cette conviction en annonçant ceci en Kirundi :

« Muri urwo rwaruka rwategetswe kuvugira ku vyuma vy’iradiyo n’imboneshakure vy’igihugu RTNB harimwo n’abatari mu busho buzwi. Inkuru RPA yaronse nuko hashobora kuba harimwo uwitwa Emmanuel KAMANA batazira Emma ; uwo Emma yafashwe n’abapolisi ari kumwe n’uwitwa Clovis NTUKAMAZINA batazira NDOMO, bafatiwe muri quartier Kibenga (…). Ico gihe hari ku wa 21 gitugutu. Inyuma yaho umuryango wiwe umuburiye mu busho butandukanye, amakuru yo kwizera RPA ifise nuko uwo yitwa Emmanuel KAMANA batazira Emma yoba yakoreshejwe muri iryo rementanya apfungiwe mu nzu yo mukuzimu bita cave mu nyubakwa y’umushikiranganji w’umutekano Alain Guillaume BUNYONI iri mu Gasekebuye… »[3]

(Parmi ces jeunes sommés de témoigner sur les ondes de la Radio-Télévision Nationale (RTNB), certains sont détenus dans des lieux secrets. D’après des sources de la RPA, il y aura dans le groupe un certain Emmanuel KAMANA connu sous le sobriquet de Emma, arrêté avec son ami Clovis NTAKARUTIMANA alias NDOMO par la police, au quartier Kibenga (…) le 21 Octobre dernier. Après que sa famille ne l’eût pas trouvé dans différents lieux de détention, des informations dignes de foi à la disposition de la RPA révèlent qu’Emmanuel KAMANA alias Emma, qui serait utilisé dans ce montage, est détenu dans la cave de la villa du Ministre de la Sécurité Publique, Alain Guillaume BUNYONI érigée à GASEKEBUYE…).

  1. Indifférence des institutions étatiques face à la disparition forcée de  Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA 
  1. A part la reconnaissance implicite par le porte-parole de la police de l’arrestation des deux jeunes hommes, aucune autre communication n’a été faite par l’autorité publique sur la situation de Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA sept mois après leur disparition forcée ;
  2. La famille de Clovis NTUKAMAZINE affirme qu’elle a saisi la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme et qu’elle n’a reçu aucun secours. Le rapport annuel de la CNIDH édition 2015 n’a mentionné ni l’arrestation arbitraire de Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA ni leur disparition forcée ;
  3. L’institution qui doit expliquer la disparition forcée de Clovis NTUKAMAZINA et d’Emmanuel KAMANA est avant tout le ministère de la sécurité publique avec l’implication directe :
  • Du Commissaire Désiré UWAMAHORO qui est cité comme ayant conduit l’opération de l’arrestation des deux jeunes hommes,
  • Le chef de poste de la police à Kinindo qui aura assisté le Commissaire Désiré Uwamahoro dans l’arrestation,
  • Le Général Alain Guillaume BUNYONI dont la résidence est citée comme ayant servi de lieu de détention d’au moins l’une des deux victimes ;
  1. Demandes des familles des victimes 
  1. Les familles de Clovis NTUKAMAZINA et d’Emmanuel KAMANA ont formulé les demandes suivantes :
  • Etre informées sur le lieu de détention des leurs ou sur le sort leur réservé par la police burundaise depuis leur arrestation,
  • Recevoir les corps des leurs au cas où ils ne seraient plus en vie, pour une inhumation digne d’un être humain cher à sa famille,
  • La sanction légale de tous ceux qui auront contribué à la disparition forcée de Clovis NTUKAMAZINA et d’Emmanuel KAMANA. 
  1. Prise de position et recommandations

Face à la persistance du phénomène des disparitions forcées dans le silence total des autorités burundaises et au regard de tout ce qui précède, le FOCODE :

  1. Condamne pour la Nième fois les enlèvements, arrestations illégales et arbitraires des citoyens du Burundi opérés par des forces de l’ordre et qui sont suivis par des détentions dans des lieux secrets non communiqués ni par des déclarations publiques ni aux membres des familles des détenus ;
  2. Condamne la pratique de la rançon qui se généralise dans la quasi-totalité des cas d’arrestations des jeunes opposés au troisième mandat de Pierre Nkurunziza ou dans les arrestations opérées dans les quartiers et localités réputées plus contestataires de ce mandat inconstitutionnel ;
  3. Condamne l’institution des cachots dans des résidences privées, dans des bars ou dans d’autres lieux privés et demande le contrôle ainsi que l’observation indépendante des lieux cités comme ayant déjà servi de cachots secrets ;
  4. Exige des explications du Général Alain Guillaume BUNYONI et de la police nationale sur la destination et le sort réservé aux sieurs Clovis NTUKAMAZINA et Emmanuel KAMANA après leur arrestation illégale et arbitraire le 21 octobre 2015 opérée par un cadre de la police nationale et reconnue par le porte-parole de la même police ;
  5. Demande :
  • Aux autorités du Burundi de fermer tous les cachots non officiels et de communiquer régulièrement aux familles les lieux d’incarcération des personnes arrêtées ;
  • Aux mécanismes des Nations Unies travaillant sur les disparitions forcées de se saisir sans délais du dossier du Burundi vue la dimension catastrophique du phénomène ;
  • Aux Nations-Unies, à l’Union Africaine et à l’EAC d’envoyer rapidement au Burundi une commission internationale d’enquête sur les violations graves de droits de l’homme (y compris les disparitions forcées, les cas de viol et de torture ainsi que les exécutions extra-judiciaires) et une force de protection des citoyens ;
  1. Invite tous les résidents du Burundi et particulièrement les familles à lui communiquer les cas de disparitions des personnes arrêtées par des agents de l’Etat ou des groupes ayant des liens avec l’Etat ou encore des groupes armés. Ces informations seront envoyées à l’adresse email : [email protected] et au numéro WhatsApp : +257 79 910 446 utilisé par le Président du FOCODE.

Les cas de disparitions forcées déjà documentés sont publiés hebdomadairement par des déclarations et d’autres canaux de communication.

Fait à Bujumbura, le 02 Juin 2016

                 Pour le FOCODE ;

     Sé Pacifique NININAHAZWE 

                       Président

[1] http://www.isanganiro.org/spip.php?article10096

[2] http://www.igihe.bi/igiporisi-kirahakana-ko-ata-bantu.html

[3] https://www.ipadio.com/broadcasts/RadioBUJUMBURA_Inter/2015/11/9/RPA-HUMURA-Burundi-du-09112015