Publication

31 MARCH 2017

Disparition forcée de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO, un officier de la Police Nationale du Burundi

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO introuvable depuis son enlèvement le 26 Mai 2016 ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de l’OPC2[1] Jérôme NDIKURIYO, un officier supérieur de la police nationale, introuvable depuis son enlèvement à Kamenge, dans la soirée du 26 mai 2016 par un groupe de gens en uniforme de la police nationale et en tenue civile et à bord de deux camionnettes aux vitres teintées alors qu’il rentrait de son bar « KWIBUYE » à Kamenge, un quartier au nord de la ville de Bujumbura. Le modus operandi de cet enlèvement, les tenues policières des kidnappeurs, les véhicules utilisés et les informations recueillies indiquent une opération des services secrets burundais même si le porte-parole de la police a rapidement annoncé que « l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO serait victime des conflits fonciers » sans autres précisions.

Ce 23ème dossier de la Campagne NDONDEZA a la particularité de traiter pour la première fois le cas de disparition forcée d’un officier ex-FDD alors que tous les cas précédents de militaires et policiers victimes de disparitions forcées étaient des ex-FAB, majoritairement Tutsi. Monsieur Jérôme NDIKURIYO avait été un sous-officier dans l’ancienne armée burundaise (FAB) avant de s’engager dans la rébellion du CNDD-FDD. Après les accords de cessez-le-feu, il a intégré la police nationale burundaise en tant qu’officier. Réputé proche de l’ancien Deuxième Vice-président de la République Gervais RUFYIKIRI et accusé de collaboration avec des groupes rebelles, l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO était considéré comme un opposant au troisième mandat du Président Pierre Nkurunziza et aurait reçu des menaces du Président du Sénat, Révérien NDIKURIYO, et d’autres élus de Makamba dans les jours précédant sa disparition forcée.

Ce dossier NDONDEZA dénonce enfin les justifications à l’emporte-pièce de certains crimes de sang par le porte-parole de la police et certaines autorités qui, sans enquête, avancent des mobiles de conflits fonciers ou familiaux, ou bien inventent des circonstances invraisemblables dans les premières heures suivant les assassinats ou les disparitions forcées. Ce genre de déclarations apparaît davantage comme des signatures des crimes d’Etat d’autant plus qu’elles ne sont suivies d’aucune enquête sérieuse des organes de l’Etat. Ainsi, à titre illustratif de cette manœuvre condamnable, l’enlèvement de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO a été suivi, en moins de 24 heures et avant toute enquête, de propos du Porte-parole de la Police Nationale annonçant un conflit foncier comme « piste privilégiée » des investigations en cours. Curieusement, même cette « piste privilégiée » n’a pas été suivie de poursuites judiciaires.

A. Identification de la victime.

  1. Fils de Séverin NTIBASHIRAKANDI et de Marcienne KAZOBAKORA, l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO est né en 1969 à Burima en commune de Mabanda de la Province Makamba au sud du pays. Marié et père de 5 enfants, il résidait dans le quartier Gasenyi de la zone urbaine de Gihosha en Mairie de Bujumbura au moment de sa disparition forcée.
  1. L’OPC2 Jérôme NDIKURIYO a connu un parcours atypique dans les corps de défense et de sécurité du Burundi. Il est l’un des rares qui sont à la fois ex-FAB et ex-PMPA[2]. Adjudant dans l’ancienne armée, il avait rejoint la rébellion du CNDD-FDD en 1996. Au retour du maquis, il est devenu officier de la Police Nationale et a occupé successivement les fonctions de : directeur adjoint de la police des mineurs, officier d’ordonnance du Président du Sénat Gervais RUFYIKIRI, cadre de la Commission Nationale Permanente de lutte contre la prolifération des armes légères et de petit calibre « CNAP ».
  1. L’OPC2 Jérôme NDIKURIYO était perçu par le pouvoir comme un opposant au troisième mandat de Pierre Nkurunziza et un proche du courant des frondeurs du CNDD-FDD.

 B. Disparition forcée de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO

  1. Les proches de la victime sont directs et résument leur conviction en une phrase : « nous pensons qu’il a été tué pour des raisons politiques ».
  1. Dans la soirée du 26 mai 2016, autour de 21 heures, alors qu’il rentrait de son bar « KWIBUYE » situé à la « Gare du Nord » sur la RN1[3] dans la zone urbaine de Kamenge, l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO a été suivie par des personnes à bord d’une camionnette double cabine aux vitres teintées qui l’ont enlevé à quelques 100 mètres de sa résidence. Selon des témoins de la scène, l’OPC2 NDIKURIYO marchait à pieds lorsqu’une personne dans la cabine de la camionnette l’a appelé. Aussitôt qu’il a répondu à cet appel, d’autres occupants du véhicule ont sauté de derrière pour le saisir et l’embarquer de force. Une personne qui l’accompagnait a reçu l’ordre de se mettre à 100 mètres de distance et, lorsqu’elle a posé des questions sur le mobile de l’arrestation, elle a été menacée de mort avant de prendre la poudre d’escampette. L’OPC2 Jérôme NDIKURIYO a crié au secours, mais en vain. Au même moment, une deuxième camionnette était garée à quelques mètres de la première. Après l’enlèvement, les deux camionnettes se sont immédiatement engagées et à toute vitesse sur la route Bujumbura-Bugarama. Leurs occupants étaient en uniforme de la police nationale et en tenue civile.
  1. Selon des sources dans les services de sécurité, l’une des deux camionnettes était immatriculée D6403A et était sous la responsabilité de Joseph-Mathias NIYONZIMA alias « Kazungu », un officier du SNR[4] (services secrets) souvent cité dans des cas de disparitions forcées et d’exécutions extra-judiciaires. La deuxième camionnette était immatriculée B7526A et sous la responsabilité de Mathias NDUWIMANA alias « Atiya », un autre agent du SNR employé dans différentes opérations secrètes de répression politique.
  1. Dès le lendemain matin, le porte-parole de la police Pierre NKURIKIYE a annoncé sur son compte Twitter une enquête en cours sur l’enlèvement de l’officier ainsi que la « piste privilégiée » : le conflit sur une parcelle à Gihanga[5]. La rapidité de cette annonce contraste avec la lenteur habituelle de la police burundaise dans ce genre d’enquêtes. Dans un point de presse tenu le même jour, Pierre NKURIKIYE a ajouté plusieurs autres détails sur les circonstances de l’enlèvement de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO qui diffèrent des résultats de cette enquête, notamment en ce qui concerne l’immatriculation « IT » de la camionnette et la « tenue militaire» des agresseurs.  Il a surtout explicité la fameuse « piste privilégiée » de la police comme l’a rapporté le journal en ligne SOS Media Burundi : « M. Ndikuriyo était avec trois autres hommes dans une voiture. Ceux qui l’ont kidnappé l’ont d’abord désarmé mais n’ont rien fait à ceux qui étaient avec lui. Certains des agresseurs étaient en tenue militaire. Toutefois, on ne peut pas affirmer que ce sont des combattants qui l’ont enlevé. (…) Ndikuriyo avait obtenu gain de cause dans une affaire de terrain en commune de Gihanga (province de Bubanza, à l’ouest du Burundi). Son rival avait pourtant tout fait pour que la décision de la cour ne soit pas exécutée. »[6]
  1. Quoiqu’ils reconnaissent l’existence de ce conflit foncier, les proches de la victime n’ont jamais cru à ce mobile avancé par la police. Selon les informations recueillies par le FOCODE, l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO recevait régulièrement des menaces de la part des représentants du parti CNDD-FDD en Province de Makamba, y compris certains parlementaires, qui l’accusaient de collaboration avec les « frondeurs » du CNDD-FDD. Le nom de Révérien NDIKURIYO, Président du Sénat, a été cité parmi les auteurs de ces menaces.
  1. Selon les mêmes informations, un officier de la Police Nationale dont le nom n’est pas mentionné dans cette déclaration pour des raisons de sécurité de l’intéressé, avait informé la victime qu’il avait reçu une mission secrète de le tuer puisqu’on l’accusait de faire partie des putschistes du 13 Mai 2015.
  1. Par ailleurs, selon les informations reçues par le FOCODE, d’autres membres de la famille de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO étaient sous la surveillance des services secrets burundais et de la police nationale. Au moins deux proches de la victime, un oncle et un demi-frère, étaient détenus au même moment à la prison centrale de Mpimba, sous l’accusation de collaboration avec des rebelles.
  1. En dépit de la rapidité avec laquelle la police pouvait avancer une « piste privilégiée », l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO est toujours introuvable dix mois après son enlèvement. Toutes les institutions étatiques sont devenues quasi indifférentes à ce cas. Les proches n’ont reçu aucune information sur des poursuites qui auraient été engagées contre celui qui était en conflit foncier avec la victime ni des démarches entreprises pour la retrouver.
  1. Selon une source dans les services de sécurité, l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO aurait été exécuté et enterré à Muzinda. Le FOCODE n’est pas en mesure de confirmer ni infirmer cette information. La famille de la victime a perdu tout espoir de la revoir un jour et craint des représailles en cas d’organisation des cérémonies de levée de deuil.

C. Utilisation des conflits fonciers ou familiaux comme justification de certains crimes

  1. En moins d’une journée, le porte-parole de la police a avancé un conflit foncier comme le mobile de l’enlèvement de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO le 26 Mai 2016.
  2. La veille de l’enlèvement de l’OPC2 NDIKURIYO, la police avait également avancé le mobile du conflit foncier juste après l’assassinat du Colonel en retraite Lucien RUFYIRI le 25 mai 2016.

« Aujourd’hui, le 25 mai 2016, vers 11H du matin, en Commune NTAHANGWA, au Quartier 2 de la Zone NGAGARA, des personnes non encore identifiées ont ouvert le feu, à l’aide d’un pistolet sur le colonel retraité RUFYIRI Lucien au moment où il s’apprêtait à rentrer dans sa parcelle. Il a été touché dans la tête et il est mort sur le champ. Les mêmes criminels ont blessé son fils sur le bras alors qu’il venait ouvrir le portail. (…)

Le présent point de presse vive à démentir formellement les rumeurs qui, à travers les réseaux sociaux, sont en train de circuler pour désinformer l’opinion tant nationale qu’internationale faisant état d’une chasse aux Ex-Forces Armées Burundaises. (…)

Feu Colonel RUFYIRI Lucien  avait dénoncé auprès du Commissariat Central de la recherche Criminelle qu’il y avait un groupe de gens qui voulait s’approprier par force sa propriété foncière située à Maramvya en Commune MUTIMBUZI en Province BUJUMBURA. Des intimidations auraient suivi pour l’obliger d’abandonner cette affaire.

Le Ministère de la sécurité Publique promet que des enquêtes ont déjà commencé pour cet assassinat pour identifier et arrêter ces criminels et, dans la mesure du possible, établir la causalité entre sa mort et cette affaire de parcelles. »[7]

Naturellement, dix mois après cette annonce, il n’y a pas eu d’autres informations sur ce cas.

  1. Deux mois plus tard, le journal IKIRIHO proche de la cellule de communication de Pierre Nkurunziza et du SNR a évoqué un mobile familial moins de trois heures seulement après l’assassinat de Madame Hafsa Mossi, député burundais à l’East African Legislative Assembly, le 13 juillet 2016[8]: « #Burundi Assassinat Hafsa Mossi (sa voiture): premiers éléments d’enquête pointeraient vers l’entourage familial ».

C’est après de nombreuses critiques sur ce tweet que trois heures plus tard un nouveau tweet a évoqué des mobiles politiques sans les préciser[9] : « #Burundi Assassinat Hafsa Mossi: de nouvelles pistes d’enquête pointent vers des mobiles politiques (sources) »

  1. De même, la police a avancé le mobile foncier un jour après l’assassinat du Directeur du Lycée Rutovu, Frère Emmanuel NIMIRIJIMANA le 06 septembre 2016[10].
  2. Ces déclarations des autorités burundaises qui définissent des mobiles de certains crimes dans la fraicheur des faits et avant toute enquête ont toujours intrigué et semblent couvrir parfois l’implication des organes de l’Etat dans des assassinats ou des enlèvements. Un tweet donnant le mobile d’un crime en moins d’une heure après l’assassinat d’une personnalité crée plus de soupçons qu’il ne les apaise. Ce fut notamment le cas le 15 août 2015 quand moins d’une heure après l’assassinat de l’ancien chef d’Etat-Major Général des FAB, le Colonel à la retraite Jean BIKOMAGU, un tweet de Willy NYAMITWE[11], Conseiller Principal chargé de la communication de Pierre Nkurunziza, évoquait déjà « une somme d’argent volée » (un vol qui n’avait pas eu lieu) et ne mentionnait même pas la présence et la blessure d’une fille de la victime (que le Colonel BIKOMAGU avait pris en cours de route, donc à l’insu de ses assassins).

D’aucuns ont pensé que la communication aurait été conçue à l’avance et aurait voulu maquiller l’assassinat en un vol à main armée qui aurait mal tourné. Bien évidemment, Willy NYAMITWE a apporté un démenti à cette opinion et présenté son « mea culpa »[12]. Une année et demie après cet assassinat, aucune lumière n’a été faite et personne n’a été poursuivi.

 D. Prise de position du FOCODE et recommandations

  1. Le FOCODE condamne la disparition forcée de l’OPC2 Jérôme NDIKURIYO, la persistance du phénomène des disparitions forcées en général ainsi la totale impunité garantie aux éléments des services de sécurité impliqués dans les cas de disparitions forcées ;
  2. Le FOCODE condamne la tendance de plus en plus généralisée d’intimidation des familles des victimes par les organes de sécurité jusqu’au point de les empêcher de procéder aux pratiques culturelles de levée de deuil pourtant que nos ancêtres nous ont léguées ;
  3. Le FOCODE demande la traduction en justice des employés du SNR Joseph-Mathias NIYONZIMA alias KAZUNGU et Mathias NDUWIMANA alias ATIYA, ainsi que de toute autre personne citée dans la disparition forcée de l’OPC 2 Jérôme NDIKURIYO, y compris Révérien NDIKURIYO actuel Président du Sénat ;
  4. Le FOCODE dénonce et condamne les justifications souvent apportées, généralement sous forme de mobile du crime annoncé dans la fraîcheur des faits, par la police et les autorités burundaises pour couvrir les véritables auteurs des crimes commandités par le régime en place ;
  5. Le FOCODE condamne le refus persistant des autorités burundaises à collaborer avec la Commission d’Enquête mise en place par le Conseil des Droits de l’Homme;
  1. Le FOCODE réitère sa demande à la Cour Pénale Internationale de l’ouverture sans délais de l’enquête sur tous les crimes sous sans compétence en cours au Burundi et de l’engagement des poursuites contre leurs auteurs ;
  2. Le FOCODE appelle les différents partenaires du Burundi à ne pas baisser la garde face à la grave situation persistante des droits de l’homme au Burundi et à s’abstenir de tout acte ou position pouvant être interprétés comme un soutien à un régime décidé à perpétuer un climat de terreur au Burundi.

[1] Le grade d’OPC2 de la police burundaise est l’équivalent de Lieutenant-colonel dans l’armée.

[2] Ex-FAB (Forces Armées Burundaises) désigne les éléments de l’ancienne armée burundaise à majorité tutsi tandis que les éléments venus des différents mouvements rebelles à majorité hutu sont désignés comme ex-PMPA (Partis et Mouvements Politiques Armés).

[3] Route Nationale n°1

[4] Service National de Renseignement

[5] https://twitter.com/PierreNkurikiye/status/736136522378907648

[6] https://www.facebook.com/sosmediasburundi/posts/1121407934587911

[7] https://twitter.com/PierreNkurikiye/status/735778149313576960

[8] https://twitter.com/Ikiriho/status/753167036147171329

[9] https://twitter.com/Ikiriho/status/753210984874053632

[10] https://twitter.com/PierreNkurikiye/status/751738868987203584

[11] https://twitter.com/pnininahazwe/status/673933202403295232

[12] https://twitter.com/willynyamitwe/status/632532439169146880