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Disparition forcée de Jean-Paul Gahungu

DECLARATION DU FOCODE n° 031 /2017  du 29 Novembre 2017

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Monsieur Jean-Paul GAHUNGU enlevé le 08 décembre 2016 à Kinindo en mairie de Bujumbura ».

La police a refusé d’enquêter après une plainte de la famille !

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Monsieur Jean-Paul GAHUNGU, connu sous le sobriquet de « Matwi », survenue dans la matinée du 08 décembre 2016 sur la rue Mugina de la zone urbaine de Kinindo, au sud de la ville de Bujumbura. Peu avant son enlèvement, la victime a reçu de nombreux appels de personnes qui le pressaient de se présenter sur le lieu du crime tandis qu’un officier du service national de renseignement (SNR) continuait à y faire des tours. Le véhicule utilisé par les ravisseurs aurait été reconnu par son propriétaire, un autre officier du SNR, qui aurait néanmoins refusé de dévoiler l’identité de celui qui utilisait le véhicule au moment de l’enlèvement.

Ce 51ème dossier de la Campagne NDONDEZA revêt une triple particularité. D’abord la victime est une personne vivant avec un sérieux handicap au niveau des membres inférieurs. Il avait une prothèse dans sa jambe gauche et portait un soulier spécialisé, mais cela n’a pas empêché qu’il soit brutalisé et traité sans ménagement au moment de son enlèvement.  Ensuite, la victime était un employé  d’un entrepreneur exilé accusé d’avoir des liens avec le Général Cyrille NDAYIRUKIYE, numéro deux du putsch manqué du 13 mai 2015. Le cas n’est pas isolé, le FOCODE a déjà documenté un dossier de disparition forcée de deux frères jumeaux dont l’un était un employé d’un entrepreneur exilé de même type ; le FOCODE a également reçu des informations sur des cas d’autres personnes recherchées et exilées pour avoir continué à assister le Général NDAYIRUKIYE en prison. Enfin, le dossier souligne le refus de la police burundaise d’enquêter sur cette disparition forcée après une plainte de la famille. Tout semble indiquer une implication de personnes au service du SNR et leur couverture par la police burundaise.

Ainsi donc, une année après la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU, la police et le SNR refusent d’enquêter, la justice reste inactive et la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH) se tait comme d’habitude. C’est un autre cas qui justifie à plus d’un égard la pertinence d’une enquête de la Cour pénale internationale sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015. Le FOCODE soutient fermement la procédure devant la CPI et demande la mise en place de mécanismes de protection des témoins et des victimes.

A. Identification de la victime

  1. Fils de Jean GAHUNGU et de Mathilde NDAYIZIGA, Jean-Paul GAHUNGU connu aussi sous le sobriquet de « Matwi » est né le 12 Juin 1968 à Ngagara quartier 3, dans l’actuelle commune urbaine de Ntahangwa, au nord de la ville de Bujumbura. Encore célibataire au moment de sa disparition forcée, Jean-Paul GAHUNGU vivait avec sa famille d’origine dans la zone urbaine de Kinindo, Avenue du large, Rue Mugina. Depuis plus d’un an, il travaillait dans une maison administrant des soins de massage et relaxation (un Sauna/Spa) située en face de son domicile. Il en assurait la coordination depuis le départ en exil de son propriétaire.
  1. Jean-Paul GAHUNGU vivait avec un sérieux handicap dans ses membres inférieurs. Il portait une prothèse dans sa jambe gauche et un soulier spécialisé. En dépit de cette situation d’handicap, Jean-Paul GAHUNGU a été brutalisé au moment de son enlèvement, saisi sans égards et poussé de force dans une petite voiture, selon le témoignage reçu par le FOCODE.
  2. Jean-Paul GAHUNGU ne militait dans aucun parti politique. Il n’avait pas participé aux manifestations populaires contre le troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA, notamment en raison de son handicap. Son seul tort serait de gérer une entreprise d’un présumé proche du Général-major Cyrille NDAYIRUKIYE, numéro deux de la tentative de putsch du 13 mai 2015[1]. Quelques jours avant son enlèvement, Jean-Paul GAHUNGU aurait soupçonné la mise sous écoute de son téléphone par le SNR et commençait à craindre pour sa sécurité.
  1. En dépit de son handicap, Jean-Paul GAHUNGU est décrit par ses proches comme un homme joyeux, sérieux et très gentil.

B. Contexte de la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU.

  1. Selon des témoignages reçus par le FOCODE, Jean-Paul GAHUNGU était recherché depuis tôt dans la matinée du 08 décembre 2016 et il a signalé à ses proches qu’il était harcelé par des appels téléphoniques masqués de personnes qui le pressaient de sortir de chez lui pour les rencontrer. Malheureusement, il n’aurait pas révélé l’identité de ces personnes ni l’objet de leur rendez-vous. L’analyse de l’historique de son téléphone montre 9 contacts (appels et textos) entre le numéro de Jean-Paul GAHUNGU (+257 79 724 443) et un autre numéro (+257 71 539 130) dans la seule matinée du 08 décembre 2016. C’est d’ailleurs le dernier numéro reçu avant l’enlèvement. Le numéro est inscrit dans la compagnie ECONET-Léo sous le nom de Gilbert NGENZEBUHORO (carte nationale d’identité n° 531.0707/3325/2009), originaire de Shombo en province de Karusi, qui était censé détenu à la prison centrale de Mpimba au moment de l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU.
  2. Le même matin du 08 décembre 2016, des voisins de la résidence familiale de Jean-Paul GAHUNGU auraient remarqué plusieurs allers-retours du prénommé « Joe Dassin », officier du SNR très connu dans les quartiers sud de la ville de Bujumbura et cité dans un certain nombre de dossiers d’assassinats et de disparitions forcées.
  1. Selon ses proches, Jean-Paul GAHUNGU est sorti de sa résidence à Kinindo autour de 10 heures du matin pour se rendre à la boutique sise à côté de son domicile. Aussitôt, une voiture, Toyota Starlet de couleur bleue foncée aux vitres teintées, s’est arrêtée à son niveau et une personne en tenue civile en serait sortie pour demander à Jean-Paul de confirmer son identité. Après confirmation de l’identité, une deuxième personne en tenue de police est sortie de la voiture pour menotter Jean-Paul GAHUNGU et l’aurait violemment tiré vers la voiture sans aucune considération pour son handicap. La scène se serait déroulée en un laps de temps à tel enseigne que des témoins n’ont pu faire aucune intervention pour sauver la victime. La famille a été rapidement alertée par les témoins de cette scène macabre et des alertes ont été lancées sur des réseaux sociaux.
  1. S’il semble que le téléphone de la victime aurait été amené au siège du SNR à Rohero tout près de la cathédrale Regina Mundi, aucune indication n’a été trouvée sur la destination de Jean-Paul GAHUNGU après son enlèvement. En effet, l’historique du numéro téléphonique de la victime indique que le même jour à 13h10 et à 15h41 il a reçu des textos alors qu’il se trouvait non loin de la cathédrale. Par contre, une source au sein du SNR a révélé au FOCODE que la victime n’avait pas été inscrite dans les registres du SNR et que les agents de garde ce matin-là ne l’avaient pas vu.
  1. Selon des proches de la victime, le véhicule utilisé dans l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU aurait été identifié et appartiendrait au nommé « KAMATARI », responsable adjoint du SNR en Mairie de Bujumbura. Le propriétaire du véhicule aurait avoué que c’est son véhicule mais n’aurait pas accepté de donner l’identité de la personne qui l’utilisait dans la matinée du 08 décembre 2016. Les mêmes sources indiquent que la voiture aurait subi des modifications dans les jours qui ont suivi la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU. La couleur et l’immatriculation de la voiture auraient été modifiées.

C. Refus de la police d’enquêter sur la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU

  1. Dès que la famille a reçu la nouvelle de l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU, elle l’a cherché dans tous les cachots officiels de Bujumbura, mais en vain. Le nom de la victime ne se trouvait dans aucun registre des divers cachots en Mairie de Bujumbura.
  1. Fait rare dans le contexte de la répression en cours au Burundi, la famille de la victime a eu le courage de demander l’ouverture d’un dossier de recherche à la Police Judiciaire (P.J.) pour qu’une enquête soit rapidement diligentée sur base des informations et des éléments fiables recueillis sur les ravisseurs. Mais, à la grande surprise de la famille, la Police Judiciaire l’a verbalement renvoyée au Service National de Renseignement qui serait « plus habile et plus outillé pour ce genre d’enquêtes » et lui aurait demandé de revenir avec le rapport du SNR[2].
  1. La famille a par suite saisi le Service National de Renseignement pour demander une enquête sur l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU mais, malgré les preuves intéressantes dont disposait la partie plaignante, aucune suite n’a été donnée à cette demande. Depuis une année, la famille attend le début d’une moindre enquête sur la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU.
  1. La famille se serait enfin adressée au propriétaire du véhicule utilisé dans l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU, le nommé « KAMATARI » responsable adjoint du SNR en Mairie de Bujumbura. Sans aucune autre précision, ce dernier aurait simplement répondu que ce n’est pas lui qui détenait le véhicule dans la matinée du 08 décembre 2016.
  1. A l’instar d’autres dossiers de disparitions forcées, la justice burundaise est restée inactive et la Commission nationale indépendante des droits de l’homme muette.

D. Présumés auteurs de la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU

  1. Le nommé « KAMATARI », responsable adjoint du SNR en Mairie de Bujumbura a été cité comme propriétaire de la voiture, Toyota Starlet bleue foncée aux vitres teintées, utilisée dans l’enlèvement de Jean-Paul GAHUNGU. Cet officier des services secrets burundais n’aurait pas nié la propriété du véhicule mais aurait refusé de fournir l’identité de celui qui l’utilisait au moment des faits.
  1. Le prénommé « Joe Dassin », officier du SNR très connu dans les quartiers sud de Bujumbura, qui aurait fait plusieurs allers-retours autour du domicile de la victime dans la matinée de son enlèvement. Joe Dassin a été cité dans plusieurs dossiers d’assassinats et de disparitions d’opposants au régime de Pierre NKURUNZIZA. La Campagne Ndondeza a particulièrement cité son nom dans la disparition forcée de deux membres du parti MSD, Léon BANGIRICENGE et Rémy NDAGIJIMANA, les 23 et 25 avril 2017[3].
  1. D’autres personnes ont été citées dans le processus de cette disparition forcée, dont un prisonnier nommé Gilbert NGENZEBUHORO. Son téléphone a été utilisé pour appeler à plusieurs reprises la victime avant son enlèvement.

N.B. : Au cours de son enquête, le FOCODE a pu se procurer de certains documents utiles qui ne sont pas rendus publics pour la sécurité des sources. Le FOCODE s’engage à les remettre à un organe indépendant d’enquête.

E. Prise de position et Recommandations

  1. Le FOCODE condamne l’enlèvement suivi de la disparition forcée de Monsieur Jean-Paul GAHUNGU et demande une enquête indépendante sur ce crime odieux ;
  1. Le FOCODE condamne le refus de la police burundaise et du service national de renseignement d’enquêter sur la disparition forcée de Monsieur Jean-Paul GAHUNGU en dépit de la plainte déposée par sa famille et des renseignements précieux fournis aux deux corps ;
  1. Le FOCODE condamne la persistance de l’indifférence du Général Etienne NTAKARUTIMANA, Administrateur Général du SNR et du Président NKURUNZIZA, autorité de tutelle du SNR, quand des officiers et des agents de ce corps sont cités dans des crimes odieux contre les citoyens du Burundi ;
  1. Le FOCODE demande une enquête judiciaire sur le rôle présumé de Monsieur « KAMATARI », responsable adjoint du SNR en Mairie de Bujumbura et du prénommé « Joe Dassin », un des responsables du SNR dans la province de Bujumbura, dans la coordination de la disparition forcée de Jean-Paul GAHUNGU ;
  1. Le FOCODE salue encore une fois l’ouverture de l’enquête de la Cour Pénale Internationale sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015 et demande la mise en place rapide des mécanismes de protection des victimes ou de leurs familles et des témoins ;
  1. Au moment où se déroule le 4ème round du dialogue inter-burundais à Arusha en Tanzanie, dialogue qui exclut plusieurs acteurs clés de l’opposition et de la société civile, le FOCODE tient à préciser qu’il est opposé à toute solution qui tentera de consacrer l’impunité des crimes contre l’humanité en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015.

[1] Le FOCODE a reçu des informations sur d’autres cas de personnes persécutées en raison de leurs liens avec le Général-Major Cyrille NDAYIRUKIYE ; certaines ont dû s’exiler, d’autres sont en prison sous de motifs fallacieux. Elles ont généralement pour tort le fait d’avoir continué à assister le Général NDAYIRUKIYE en prison : soit en lui rendaient visite soit en lui apportaient de la nourriture. Ce cas rappelle, en outre, un autre dossier de deux frères jumeaux victimes de disparition forcée en novembre 2016 parce que l’un des deux frères continuait à s’occuper des affaires d’un entrepreneur de Kinindo en exil réputé opposant au troisième mandat de Pierre Nkurunziza http://ndondeza.org/la-disparition-forcee-des-jumeaux-bukuru-shabani-et-butoyi-shabani/

[2] Cette réponse de la Police Judiciaire est une forme polie de refuser de faire l’enquête, sinon la demande au SNR aurait dû être effectuée par la PJ et il est inconcevable d’imaginer qu’un rapport d’instruction du SNR soit remis à la famille de la victime pour transmission à la PJ.

[3] Disparition forcée de MM Léon Bangiricenge et Rémy Ndagijimana, http://ndondeza.org/leon-bangiricenge-et-remy-ndagijimana/


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