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Disparition forcée de Jasper Arakaza, un jeune de Mutakura

DECLARATION DU FOCODE n°024/2017  du 27 septembre 2017

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Monsieur Jasper ARAKAZA, introuvable depuis le 26 décembre 2015 ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a reçu des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Monsieur Jasper ARAKAZA, un jeune homme âgé de 30 ans, originaire de la zone urbaine de Cibitoke, introuvable depuis le 26 décembre 2015 alors qu’il répondait à un rendez-vous de « son ami » Emmanuel NIYONGABO, administrateur sortant de la Commune urbaine de Cibitoke.   Jasper ARAKAZA, quoi que averti par ses proches des risques qu’il encourait, espérait pouvoir régler un conflit (un malentendu) avec « son ami » à l’occasion de cette rencontre. Des témoins ont rapporté qu’il aurait été embarqué à bord d’un pick-up du Service National de Renseignement (SNR) pour une destination jusqu’ici inconnue.

Ce dossier NDONDEZA revêt un double caractère particulier. D’un côté, il révèle le niveau d’absurdité et d’aveuglement qu’a atteint la répression en cours au Burundi : Jasper ARAKAZA ne s’intéressait pas aux questions politiques et se croyait hors de danger, mais le seul fait qu’il était originaire de la zone urbaine de Cibitoke (un des bastions de la contestation du troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA) a nourri des soupçons graves de « son ami ». D’un autre côté, ce dossier insiste sur les souffrances des familles des victimes de disparitions forcées et fait un lien entre deux périodes sombres de l’histoire du Burundi toutes marquées par le phénomène des disparitions forcées : la mère de Jasper ARAKAZA avait perdu les traces de son père dans la crise de 1972 et ne s’était convaincue de sa mort qu’en 2009, 43 ans plus tard elle a perdu les traces de son fils de la même manière et elle attend encore son retour près de deux ans après. Ce dossier a recueilli le témoignage poignant d’une sœur de Jasper ARAKAZA qui raconte son cauchemar depuis la disparition forcée de son frère.

Comme dans la quasi-totalité des dossiers de disparitions forcées, la police et la justice burundaises n’ont rien fait pour retrouver la victime ou châtier ses ravisseurs. Les présumés auteurs de cette disparition forcée ont été identifiés mais n’ont jamais été inquiétés, car il s’agit soit des agents du SNR soit des membres influents du parti CNDD-FDD, soit des membres des unités spécialisées de la police. Enfin, ce dossier atteint un niveau record du rançonnage de la famille de la victime : au moins sept millions sept cents mille francs burundais (BIF 7.700.000) ont été payés à des personnes qui promettaient de faciliter la libération de Jasper ARAKAZA.

A. Identification de la victime

  1. Fils d’Albin RURATOTOYE et de Lydia NSABIYUMVA, Jasper ARAKAZA est né le 24 août 1985 dans la zone urbaine de Cibitoke au nord de la ville de Bujumbura. Au moment de sa disparition forcée, Jasper ARAKAZA résidait encore chez ses parents à la 7ème avenue no 2 du quartier Mutakura, un quartier particulièrement touché par la répression du régime NKURUNZIZA contre les opposants au 3eme mandat de ce dernier. Jasper était encore célibataire mais il était père d’une fillette, Tabitha âgée seulement de quelques mois. Il a disparu alors que les dates pour les cérémonies de pré-dot et de dot étaient déjà fixées, son mariage étant prévu dans les premiers mois de 2016.
  1. Jasper ARAKAZA était très apprécié par sa famille ; ses proches et ses amis le décrivent comme un garçon très responsable, calme, gentil et blagueur. Témoignage de sa sœur, la journaliste Hortense IRADUKUNDA : « Nous, tes frères et sœurs attendons notre Jasper, celui qui était toujours disponible pour les autres, celui qui se souciait toujours des autres avant de penser à lui, celui qui avait les mots pour faire rire tout le monde. Tes nièces et neveux t’attendent. Ils attendent leur oncle qui les gâtait, qui n’arrivait jamais les mains vides, qui savait faire rire même les plus timides. J’attends mon Frère, J’attends mon Ami, j’attends mon Confident, j’attends celui qui arrivait à comprendre mon langage et osait me dire la vérité à haute voix ».[1]
  1. Jasper ARAKAZA était rentré au Burundi peu avant la crise de 2015 après un séjour de 10 ans en Afrique du Sud. Il ne s’intéressait pas aux questions politiques et ne militait dans aucun parti politique. Il n’avait pas participé aux manifestations populaires contre le troisième mandat inconstitutionnel de Pierre NKURUNZIZA. Il s’occupait de son commerce d’une petite quincaillerie dans son quartier.

B. 25 décembre 2015, un Noël spécial : Jasper ARAKAZA fait ses adieux à la famille.

  1. Le 25 décembre 2015 fut « un Noël spécial » pour Jasper ARAKAZA et ses proches. Son premier Noël en famille depuis son retour, une petite fête avait rassemblé sa famille presque au complet. Pourtant très heureux avec les siens, Jasper ARAKAZA avait exprimé une crainte pour sa sécurité sans donner plus de détails. C’est après sa disparition que ses proches ont compris que ce jour-là Jasper avait fait ses adieux à la famille. Jasper se sentait menacé. Le FOCODE a cherché à en savoir plus. « Ce fut un Noël spécial, ce vendredi 25 Décembre en 2015: On célébrait la naissance d’un enfant et on disait ADIEU à JASPER sans le savoir. (…) Ce Noël-là, tu as dit à tous les membres de la famille et les amis qui étaient présents combien tu les aimais. Tu nous a parlé de nos qualités et défauts sans toutefois nous blesser. Oublier les mots que tu m’as dit n’arrivera jamais, je te le promets. Ce jour-là tu faisais rire à tout le monde, petits et grands. On pensait fêter la naissance d’un enfant que j’étais la seule à voir qu’il te ressemble et toi tu nous disais adieu, et nous autres on n’arrivait pas à décoder ce qui se passait tellement ça dépassait notre entendement. Une chose est sûre: ce fut la plus belle des journées passées avec la famille, malgré la peur que chacun avait à cause de la situation du pays. »[2]

C. Contexte de la disparition forcée de Jasper ARAKAZA.

C.1. Retour au pays et liens avec des personnes dangereuses

  1. Après une décennie d’absence, Jasper ARAKAZA est retourné au Burundi à quelques mois du début des manifestations populaires contre le troisième mandat du Président Pierre NKURUNZIZA. Quand il est parti en 2003, il n’avait que 18 ans et laissait un pays qui tentait de sortir d’une décennie de guerre civile. Quand il est revenu, le pays avait complètement changé, nombre de ses anciens amis n’étaient plus au quartier, il n’y avait plus de confrontations ethniques, les tensions politiques étaient perceptibles. Jasper ARAKAZA ne s’intéressait pas trop à la politique, il voulait rester neutre et débuter un petit commerce. Il ignorait que son quartier, Mutakura, était considéré comme un bastion de l’opposition et que les autorités considéraient que tous les jeunes non membres de la milice Imbonerakure étaient de potentiels opposants. Naturellement, il a repoussé la proposition d’adhérer à la milice, il tenait à sa liberté et à sa neutralité politique.
  1. Jasper ARAKAZA n’avait plus ses repères d’enfance. Le soir, il a pris l’habitude de prendre un verre dans un bar nommé “Kata Mti Panda Mti “. Le Bar se trouvait à la 15ème avenue à Cibitoke et appartenait à Emmanuel NIYONGABO alors Administrateur de la commune urbaine de Cibitoke. Jovial et attachant, Jasper ARAKAZA est rapidement devenu un ami du propriétaire du Bar à tel point qu’il envisageait d’en faire son parrain de mariage. Tout en tenant à cette amitié, Jasper ne partageait pas l’engagement politique d’Emmanuel NIYONGABO, ancien membre du parti de l’opposition MSD mais converti au CNDD-FDD depuis son élection en 2010 et réputé très proche des Imbonerakure. Jasper ARAKAZA devint également amis avec deux autres habitués du Bar et proches de l’Administrateur communal : un officier de police ; Major Freddy NDUWIMANA (actuellement affecté au GMIR Kanyosha) et un autre policier connu sous le nom de « JUMA ». Les proches de Jasper ARAKAZA s’inquiétaient de ces liens plutôt dangereux.
  1. La crise de 2015 a mis à rude épreuve cette amitié redoutée par les proches de Jasper ARAKAZA. Mutakura, son quartier, était une forteresse de la contestation populaire dominée par des jeunes. Plus tard, après la répression des manifestations pacifiques, Mutakura a connu la présence de groupes armés non identifiés. Jasper ARAKAZA, quoi non intéressé par la politique, était étiqueté comme « un jeune de Mutakura ». de l’autre côté, Emmanuel NIYONGABO participait à la coordination de la répression dans la commune urbaine de Cibitoke. Des habitants de la zone ont informé le FOCODE que l’administrateur aurait enfilé des tenues de police et pris part dans les groupes de policiers qui tiraient sur des manifestants. Pour échapper aux effets dévastateurs de la crise, Emmanuel NIYONGABO a délocalisé son Bar au quartier Twinyoni de la zone urbaine de Kamenge (plus proche du pouvoir CNDD-FDD). En juin 2015, il a perdu son siège d’administrateur de Cibitoke (qui a par ailleurs perdu son statut de commune et est devenue une zone urbaine) mais est resté très proche des Imbonerakure et du Service National de Renseignement (SNR). La relation entre Jasper ARAKAZA et Emmanuel NIYONGABO s’est gravement détériorée après l’explosion d’une grenade au Bar d’Emmanuel à Kamenge alors que Jasper venait de le quitter ; des soupçons ont pesé sur le « jeune de Mutakura » qui venait de vider les lieux. Tout innocent qu’il s’estimait, Jasper ARAKAZA rêvait de discuter avec Emmanuel NIYONGABO pour terminer ce malentendu. Le 26 décembre 2015, il a répondu au rendez-vous d’Emmanuel NIYONGABO afin de vider la question… Il n’est jamais revenu. La veille, à Noël, il avait annoncé à ses proches qu’il était en danger, sans plus de détails.

C.2. Jasper ARAKAZA répond à un rendez-vous le 26 décembre 2015 et ne revient plus…

  1. Le 26 décembre 2015 autour de midi, Jasper ARAKAZA a eu de longs contacts téléphoniques qui ont abouti à la fixation d’un rendez-vous urgent à Kamenge. Ses proches se sont rapidement inquiétés, en particulier sa mère qui, au regard de l’insécurité qui prévalait au lendemain des attaques de trois camps militaires dans la nuit du 10 au 11 décembre 2015, craignait que c’était un guet-apens comme pas mal d’autres jeunes de Mutakura en avaient été victimes. Jasper a tranquillisé tout le monde et a promis de revenir le plus vite possible. A un proche, il a confié qu’il avait rendez-vous avec Emmanuel NIYONGABO, ancien administrateur de la commune urbaine de Cibitoke[3]; la rencontre devait avoir lieu à son Bar au quartier Twinyoni à Kamenge. Jasper espérait pouvoir expliquer à « son ami » qu’il n’avait rien à voir avec la grenade lancée au Bar quelques jours plus tôt et rappeler qu’il n’était pas intéressé par la politique.  Il prit alors le chemin vers Kamenge et ce fut la dernière trace de Jasper ARAKAZA ; une année et neuf mois plus tard les siens l’attendent encore.
  1. Le FOCODE a pu se procurer une copie des relevés téléphoniques de Jasper ARAKAZA les 25 et 26 décembre 2015[4]. Les relevés téléphoniques confirment que le tout dernier appel téléphonique de Jasper a été passé le 26 décembre 2015 à 13 heures 55 et Jasper ARAKAZA était justement en discussion avec Emmanuel NIYONGABO (+257 75485314) comme il l’avait annoncé à l’un de ses proches. Le précédent appel fait à 13 heures 10 était destiné au policier connu sous le nom de « JUMA », un ami d’Emmanuel NIYONGABO. La troisième personne appelée (à 12 heures 06 et 12 heures 53) le même jour est un autre ami d’Emmanuel NIYONGABO, le Major Freddy NDUWIMANA actuellement affecté au Groupement mobile d’intervention rapide (GMIR) de Kanyosha selon des sources.
  1. Les trois derniers numéros contactés par Jasper ARAKAZA avant sa disparition forcée sont donc le (+257)75934060 appartenant au Major Freddy NDUWIMANA, le (+257)75816900 appartenant au policier connu sous le nom de « JUMA » et le (+257)75793305 appartenant à Emmanuel NIYONGABO. Curieusement, selon des proches, les trois personnes ont donné des réponses contradictoires : l’un aurait reconnu qu’il avait des informations sur cette disparition, un autre aurait refusé d’en dire quoi que ce soit tandis qu’Emmanuel NIYONGABO aurait nié avoir eu un quelconque contact (même téléphonique) avec Jasper ARAKAZA le 26 décembre 2015 arguant qu’il était dans une manifestation organisée par le parti CNDD-FDD comme souvent dans les week-ends.
  1. Selon des sources, Jasper ARAKAZA aurait été vu au bar d’Emmanuel NIYONGABO au Quartier Twinyoni de la Zone urbaine de Kamenge dans l’après-midi du 26 décembre 2015. Il semblait inquiet avec trois personnes et ne consommait rien selon les mêmes sources. Par après, il aurait été conduit à bord d’un pick-up du SNR pour une destination inconnue. Son téléphone (+257 75485314) aurait été rapidement éteint. Juste une heure après son départ de la maison, un proche de la famille aurait écrit un texto pour demander des nouvelles, la réponse aurait intrigué puisque rédigée dans un style différent de celui de Jasper (écrit avec des lettres majuscules et utilisant des mots violents inconnus du langage de Jasper). Lorsque ce proche de Jasper aurait demandé de parler de vive voix à Jasper pour se rassurer que c’est lui, le téléphone aurait été éteint. Le téléphone aurait été localisé au quartier Twinyoni de la zone urbaine de Kamenge selon des proches[5].

D. Calvaire de la famille après la disparition forcée de Jasper ARAKAZA : une rançon de plus de 7,7 millions de francs burundais !

  1. Ayant attendu en vain le retour de Jasper ARAKAZA tout l’après-midi et toute la soirée du 26 décembre 2015, sa famille a commencé les recherches dès le 27 décembre 2015. Un avis de recherche a passé sur des réseaux sociaux comme d’habitude dans ces circonstances. Une photo de Jasper avec des écrits en Kirundi a circulé ; le texte disait : « Jasper Arakaza, résidant de Mutakura 7ème Il est allé à Kamenge ce 26/12/2015 à la rencontre d’un ami qui venait de l’appeler. Depuis il est devenu introuvable. Lancez l’alerte. » Des proches de Jasper ARAKAZA ont confié qu’elles ont étendu leur recherche sur toutes les provinces du pays, dans tous les lieux de détention officiels, mais qu’elles n’ont trouvé aucune trace qui pouvait renseigner sur le sort de Jasper. La police judiciaire a donné une autorisation permettant aux opérateurs de la téléphonie mobile de fournir les relevés téléphoniques de Jasper ARAKAZA, mais la police n’est pas allée au-delà pour mener une véritable enquête. En effet, les premiers suspects étaient des policiers et un ancien administrateur communal proche de la milice Imbonerakure et des services secrets burundais.
  1. La famille de Jasper ARAKAZA a été victime d’un rançonnage record. Des policiers et des personnes inconnues se présentant comme des agents du SNR ont continué, sur une longue période, à soutirer de l’argent à la famille de la victime en promettant d’aider dans sa libération. Un policier de l’Unité d’appui à la protection des institutions (API) aurait été le champion de ce rançonnage. La famille a pu compter une somme de sept millions sept cent mille francs burundais (BIF 7.700.000) payés comme rançons à différentes personnes, elle assure que la somme totale payée est de loin supérieure. Au fil des mois, la rançon était exigée sous forme de menaces selon une source familiale.
  1. En plus du rançonnage, les proches de Jasper ARAKAZA ont subi beaucoup de menaces pour les dissuader de porter plainte ou de poursuivre les recherches. Le père de Jasper a fait face à plusieurs reprises à des gens qui lui demandaient d’abandonner le dossier si réellement il voulait la paix à sa famille. En date du 17 mai 2016, un numéro non burundais, le 0092807410823, a appelé le père de la famille et lui a laissé un message effrayant : « Nous t’avons demandé de nous verser de l’argent afin que ta famille soit épargnée mais tu as refusé, si jamais tu portes plaintes ou bien que tu te confies à qui que ce soit dans l’intention de nous dénoncer, gare à toi ! ». Six mois après la disparition de Jasper ARAKAZA et en raison des nombreuses menaces qui pesait sur elle, la famille a abandonné les recherches. Mais cela n’a pas calmé le calvaire de cette famille qui a régulièrement fait objet de fouilles-perquisitions intempestives d’une police qui chercherait des armes. Deux fois, le père de famille a été arrêté et il est détenu depuis plusieurs mois à la prison centrale de Mpimba. Le FOCODE n’a pas pu établir s’il existe un lien entre son emprisonnement actuel et la disparition forcée de son fils.

E. Présumés auteurs de la disparition forcée de Jasper ARAKAZA

  1. Comme dans d’autres cas de disparitions forcées documentés par le FOCODE, les autorités burundaises sont restées silencieuses et inactives sur la disparition de Jasper ARAKAZA. Cela s’explique notamment par la qualité des personnes citées dans le dossier : un ancien administrateur communal proche de la milice Imbonerakure et du SNR, un officier supérieur de la police nationale et un policier. L’ironie de l’histoire veut que Jasper ARAKAZA se considérait comme un ami de ces trois personnes alors que des proches tentaient de le dissuader de ces fréquentations dangereuses : « Tu ne partages pas l’idéologie politique avec ces gens, il faut que tu fasses attention, ils vont te faire du mal !», lui disaient souvent ses proches. Jasper répondait chaque fois que tout le monde savait qu’il n’avait rien à faire avec la politique.

16. Un homme semble avoir joué un rôle central dans cette disparition forcée : monsieur Emmanuel NIYONGABO, ancien administrateur de la commune urbaine de Cibitoke. L’homme aurait activement et directement participé dans la répression des manifestants de sa commune. Il aurait soupçonné Jasper ARAKAZA d’avoir participé à une attaque à la grenade de son bar, une attaque qui semblait cibler Emmanuel NIYONGABO lui-même. La grenade aurait explosé juste après le départ de Jasper ARAKAZA. Jasper connaissait les soupçons qui pesaient sur lui et espérait pouvoir se réconcilier avec « son ami » Emmanuel NIYONGABO dans une discussion franche le 26 décembre 2015. Il a disparu alors qu’il répondait à ce rendez-vous.

17. Le Major Freddy NDUWIMANA et le policier Juma devraient également être auditionnés sur leurs rôles présumés dans la disparition forcée de Jasper ARAKAZA. Le pick-up du SNR-Muramvya a été cité comme ayant transporté Jasper ARAKAZA. Le responsable du véhicule devrait également être auditionné sur le cas.

F. Effets dévastateurs du phénomène de disparition forcée sur la famille de la victime : la famille de Jasper ARAKAZA en souffre depuis un demi-siècle !

18. La famille de Jasper ARAKAZA souffre du phénomène des disparitions forcées depuis 45 ans : le grand-père de Jasper a disparu en 1972 et la famille n’a pu faire le deuil qu’en 1989. Les effets psychologiques d’un tel drame sont dévastateurs pour les familles. La sœur de Jasper ARAKAZA, la journaliste Hortense IRADUKUNDA, a confié au FOCODE qu’elle voyait son frère chaque nuit dans les rêves et qu’il lui était impossible de s’organiser depuis cette disparition. Le 13 juillet 2017, elle a décidé de débuter le deuil et l’a écrit dans un témoignage sur son compte Facebook. Mais cela n’a pas tenu longtemps, un mois plus tard elle était retombée dans la même angoisse et revoyait toujours Jasper ARAKAZA dans les rêves. Sa publication est riche et révélatrice de la souffrance des proches des disparus :

« Ce fut un Noël spécial, ce vendredi 25 Décembre en 2015: On célébrait la naissance d’un enfant et on disait ADIEU à JASPER sans le savoir. Jasper, le lendemain matin, tu es parti voir un grand Ami; Oh mes amies et amis, rassurez-moi que vous êtes de vrais amis et amies. Rassurez-moi sinon qu’on arrête de nous appeler ainsi. Maman t’a demandé où tu allais, comme tout parent, elle s’inquiétait depuis plusieurs jours, elle avait un mauvais pressentiment mais n’arrivait pas à expliquer ce qui se passait. Tu lui avais répondu que tu sortais juste pour quelques minutes. Inquiète, elle t’a laissé partir et la peur au ventre elle a attendu ton retour. Elle a attendu depuis le 26 Décembre 2015 à 13h, jusqu’aujourd’hui elle attend encore. La patience, ce n’est pas ce qui manque chez elle. Attendre, c’est devenu d’ailleurs sa vie.

En 1972, son père, notre grand père, avait sans doute utilisé les mêmes mots que toi: “Je ne vais pas tarder, je serai là dans quelques heures”. Les heures sont devenues des jours, des semaines, des mois, des années et elle attend toujours. Et maintenant, on attend avec elle. Nous t’attendons. Tabitha, ta fille, attend que son papa l’appelle, elle attend les cadeaux de son cher papa les jours de son anniversaire. Mimi, ta fiancée t’attend, les tenues qu’elle avait prévues pour les cérémonies de pré-dot et dot attendent avec elle. Papa et maman attendent leur fils; Nous, tes frères et sœurs attendons notre Jasper, celui qui était toujours disponible pour les autres, celui qui se souciait toujours des autres avant de penser à lui, celui qui avait les mots pour faire rire tout le monde. Tes nièces et neveux t’attendent. Ils attendent leur oncle qui les gâtait, qui n’arrivait jamais les mains vides, qui savait faire rire même les plus timides. J’attends mon Frère, J’attends mon Ami, j’attends mon Confident, j’attends celui qui arrivait à comprendre mon langage et osait me dire la vérité à haute voix. O, que tu me manques Jasper.

Seules les larmes que j’ai déjà coulées depuis le 26 Décembre sauraient expliquer combien je souffre. Aujourd’hui, je te pleure encore. Je pleure toutes les larmes de mon corps parce que maintenant je sais que c’est fini. Je sais que tu ne reviendras plus. Je sais que tu es Mort. Ça fait vraiment bizarre de le dire mais je sais que tu n’es plus de ce monde. Je pleure parce que je suis en deuil. Je ne saurais expliquer ni pourquoi ni comment mais je le sais. Une chose me console dans ma souffrance, tu nous as dit au revoir, des adieux dignes de ce nom. Ce Noël-là, tu as dit à tous les membres de la famille et les amis qui étaient présents combien tu les aimais. Tu nous as parlé de nos qualités et défauts sans toutefois nous blesser. Oublier les mots que tu m’as dit n’arrivera jamais, je te le promets. Ce jour-là tu faisais rire tout le monde, petits et grands. On pensait fêter la naissance d’un enfant que j’étais la seule à voir qu’il te ressemble et toi tu nous disais adieu, et nous autres on n’arrivait pas à décoder ce qui se passait tellement ça dépassait notre entendement. Une chose est sûre: ce fut la plus belle des journées passées avec la famille, malgré la peur que chacun avait à cause de la situation du pays.

Tu as été un frère que personne ne pourra remplacer, un ami que je ne trouverai plus sans doute ailleurs, un grand frère qui m’a toujours considérée, respectée comme grande sœur alors que je n’étais qu’une gamine devant toi, une gamine que tu as vu naître. Les heures qu’on passait à parler me manquent, tes appels me manquent, et nos projets alors??? Tu étais un papa formidable; J’étais toujours émue quand je te voyais regarder la photo de ta fille et dire “I LOVE YOU Thabi”. Je sais qu’on ne pourra pas te remplacer dans sa vie mais on l’aimera toujours ton ange, on lui dira qu’elle avait un papa super, courageux, le plus gentil du monde. Sa Tata sera toujours là pour elle, je te le promets.

Jas, je te pleure encore aujourd’hui, une année et 7 mois après ton départ, parce que je viens de te perdre encore. Je ne saurais plus compter combien de fois on t’a perdu. Le 26 quand tu es parti, on t’a perdu. Quelques semaines après, quand les gens nous disaient qu’ils savaient où tu étais et qu’il fallait seulement quelques millions pour te ramener à la maison, on leur a donné de l’argent et encore on t’a perdu. Quelques mois plus tard, photos à l’appui, on nous a dit que tu étais encore vivant, quelqu’un est venu prendre de l’argent, on lui a donné et on t’a perdu. Ensuite, des menaces suivront et on t’a perdu. On nous a toujours donné de l’espoir maintes fois. Quand j’y pense, j’ai pitié de tous ces gens qui ont profité de notre souffrance pour nous soutirer de l’argent. Je me demande s’ils se sont enrichis avec. Aujourd’hui, on te perd encore, cette fois-ci c’est pour de vrai. On te pleure. Tu venais juste d’avoir 30 ans quand tu es parti. Tu avais passé la moitié de ta vie loin de ta famille. A peine, tu nous reviens, plein d’espoir et de projets, ils t’ôtent la vie. Mais personne ne pourra t’effacer car tu as existé et tu existeras toujours dans nos cœurs. Avec ou sans tes restes, on érigera une tombe où ton nom ARAKAZA Jasper sera marqué. Là, on ira te pleurer. Là, ta fille se souviendra qu’elle avait un père. Là, on se souviendra toujours de notre Frère. Là, nos parents iront se recueillir en souvenir de leur ARAKAZA. Puisqu’en 1985, le 24 Août, un beau bébé qu’ils attendaient impatiemment leur est né, les provinces du Nord et du Sud du Burundi se sont croisés sur Bujumbura pour célébrer ta naissance. Tu étais le bienvenu dans la famille et ils t’appelèrent ARAKAZA. Et aujourd’hui, nous te disons NIWIGIRE AMAHORO. Repose en paix Grand Frère.

A ceux qui t’ont ôté la vie, je n’ai rien à dire. La vie leur dira. Qu’ils vivent.[6]

  1. Cette souffrance d’Hortense IRADUKUNDA résume le calvaire des familles décrit dans la quarantaine de cas de disparitions forcées déjà documentés par le FOCODE. Pendant des semaines, des mois et des années, les familles ne savent jamais s’il faut continuer à attendre et chercher ou s’il faut débuter le deuil. En plus d’une attente angoissante et interminable, les familles vivent elles-mêmes dans la peur et sous la menace de subir le même sort. A la peur s’ajoute le rançonnage : parfois les ravisseurs gardent des photos des premières heures ou des premiers jours de l’arrestation de la victime et les brandissent pour promettre une libération moyennant payement d’une importante somme d’argent. Après le rançonnage, la famille entre dans la précarité, dans de graves difficultés financières : les victimes sont, dans nombre de cas, de jeunes chefs de familles qui contribuaient énormément aux finances de la famille. Dans de nombreux cas, les familles pensent à quitter le pays, mais ne savent pas par quelle voie et n’ont pas généralement de papiers de voyage. Après plusieurs mois, le nom de la victime n’est plus prononcé dans la famille, mais tout le monde y pense en silence. Le chagrin s’installe, la douleur ronge silencieusement les cœurs et la peur se répand insidieusement dans toute la société. Comme le résume David GAKUNZI : “Le disparu n’est plus là mais il est toujours là : ni mort, ni vivant.”[7]

G. Recommandations et prises de position du FOCODE.

  1. Le FOCODE condamne la disparition forcée de Jasper ARAKAZA ainsi que les pratiques de disparitions forcées qui se perpétuent au Burundi, plongeant les familles dans une situation de détresse indescriptible et toute la société burundaise dans la terreur ;
  2. Le FOCODE condamne le silence et l’inaction des autorités burundaises après la disparition forcée de Jasper ARAKAZA comme dans la quasi-totalité d’autres cas similaires ;
  3. Le FOCODE condamne la pratique systématique de la rançon sur les familles des victimes et demande une enquête indépendante sur les circonstances de la disparition forcée de Jasper ARAKAZA, sur les menaces et le rançonnage de sa famille qui s’en sont suivies ;
  4. Le FOCODE demande la traduction en justice de monsieur Emmanuel NIYONGABO, ancien administrateur de la commune Cibitoke, du Major Freddy NDUWIMANA, du policier connu sous le nom de « JUMA » et de toute autre personne qui aurait joué un rôle dans la disparition forcée de Jasper ARAKAZA ;
  5. Le FOCODE salue le rapport final de la Commission d’enquête sur le Burundi mise en place par le Conseil des droits de l’homme, lequel rapport conclue que des crimes contre l’humanité sont en cours au Burundi depuis avril 2015 et demande à la Cour Pénale Internationale de lancer dans les plus brefs délais son enquête sur le Burundi ;
  6. Le FOCODE demande au Conseil des droits de l’homme de prolonger le mandat de la Commission indépendante d’enquête sur le Burundi au regard des violations graves de droits humains qui continuent et en raison de l’absence d’un mécanisme indépendant pouvant continuer des enquêtes sur les nouvelles violations;
  7. Le FOCODE demande à la Cour Pénale Internationale l’ouverture sans délais de l’enquête sur les crimes contre l’humanité en cours au Burundi depuis avril 2015 et de lancer des poursuites contre leurs auteurs ;
  8. Le FOCODE demande la suspension du Burundi du Conseil des droits de l’homme au regard de la gravité des crimes relevés par la Commission d’enquête sur le pays ;
  9. Le FOCODE demande la rétrogradation effective de la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme (CNIDH) au regard de ses positions visant à soustraire des poursuites de la CPI les auteurs de violations graves de droits humains au Burundi ;
  10. Le FOCODE demande la prise de nouvelles sanctions (restrictions sur les visas et gel des avoirs) contre les hautes personnalités du pays, des corps de sécurité et du parti CNDD-FDD, épinglées par le rapport de la Commission d’enquête sur le Burundi comme les commanditaires des violations graves des droits humains au Burundi à travers une chaîne de commandement parallèle.                     

                                                                                                                                  Pour le FOCODE ;

                                                                                                                      Sé Pacifique NININAHAZWE

                                                                                                                                     Président

[1] https://www.facebook.com/iradukunda.hortence/posts/10211666257706996

[2] Hortense Iradukunda, https://www.facebook.com/iradukunda.hortence/posts/10211666257706996

[3] Jusqu’en 2015, la mairie de Bujumbura comptait 13 communes dont Cibitoke et  Emmanuel NIYONGABO en a été administrateur de 2010 à 2015.

[4] C’est une copie de la réponse de l’ARCT à une demande de la police judiciaire formulée le 28 décembre 2015

[5] Le FOCODE n’a pas la preuve matérielle de cette localisation.

[6] Hortense Iradukunda, https://www.facebook.com/iradukunda.hortence/posts/10211666257706996

[7] Les disparus du Burundi, http://www.parisglobalforum.org/2017/09/08/les-disparus-du-burundi/