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Disparition forcée de Gaston CISHAHAYO, un brigadier de la police nationale à Muramvya

DECLARATION DU FOCODE n° 030 /2017  du 20 Novembre 2017

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée du policier Gaston CISHAHAYO introuvable depuis son enlèvement le soir du 19 octobre 2017 à Bugarama ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Monsieur Gaston CISHAHAYO, brigadier de la police nationale du Burundi affecté au Commissariat provincial de Muramvya, introuvable depuis son enlèvement le soir du jeudi 19 octobre 2017 au centre de Bugarama[1]. Le même soir, selon des témoins, il avait partagé un verre jusqu’à 21 heures avec le responsable provincial du service national de renseignement (SNR) à Muramvya, Monsieur Rémy MUTABAZI MISIGARO.

Ce 50ème dossier de la Campagne NDONDEZA revêt un caractère très particulier en ce sens qu’il renseigne sur de nouvelles pratiques qui seraient initiées par le renseignement burundais pour dérouter les enquêteurs sur des cas de disparitions forcées. Tutsi et ancien rebelle du FNL d’Agathon RWASA avant son intégration dans la police burundaise, Gaston CISHAHAYO se trouve d’emblée dans la catégorie des personnes susceptibles d’être facilement ciblées par la répression en cours au Burundi depuis avril 2015. La Campagne NDONDEZA a déjà publié une dizaine de cas de disparitions forcées concernant soit des militants du FNL d’Agathon RWASA soit d’anciens rebelles du même mouvement avant leur intégration dans les corps de défense et de sécurité. Mais ce qui est surprenant avec le cas de la disparition du brigadier Gaston CISHAHAYO est la volonté affichée par la police burundaise de prouver et de convaincre la famille de la victime que le policier avait fui le Burundi et se trouvait au Rwanda dès le lendemain de la disparition. Un policier chargé de la sécurité du commissaire provincial de Muramvya a été chargé de visiter les différentes familles de la victime à Bujumbura pour annoncer la disparition du brigadier et à Mabanda au Sud du Burundi pour révéler sa fuite au Rwanda. Pour corroborer cette version de la fuite au Rwanda, le téléphone de la victime aurait été envoyé à la frontière burundo-rwandaise de Ruhwa en province de Cibitoke où il a été utilisé pour contacter des proches de la victime.

Comme dans la quasi-totalité des dossiers de disparitions forcées, la police burundaise n’a rien entrepris pour retrouver la victime ou débusquer ses ravisseurs. Le commissaire provincial de la police à Muramvya s’est empressé de défoncer la résidence de la victime afin de récupérer son matériel de service et n’a organisé aucune alerte. La justice burundaise reste muette sur le dossier, tout comme la Commission nationale indépendante des droits de l’homme (CNIDH).

Encore une fois, le FOCODE salue l’ouverture de l’enquête de la Cour Pénale Internationale (CPI) sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015. Le dossier de la disparition forcée du policier Gaston CISHAHAYO est une preuve toute récente de la pertinence de cette enquête.

A. Identification de la victime

  1. Fils de Jean KARIKURUBU et Julienne INABAKOBWA, Gaston CISHAHAYO est né en 1978 en commune Mabanda de la province Makamba au sud du Burundi. Encore célibataire, Gaston CISHAHAYO résidait au chef-lieu de la province Muramvya au moment de sa disparitions forcée. Il avait intégré la police burundaise en 2009 dans la catégorie des brigadiers (sous-officier) et n’avait servi que dans le Commissariat de Muramvya depuis sa première affectation selon ses proches.
  2. En principe, en tant que policier, Gaston CISHAHAYO n’appartenait à aucun parti politique. Mais l’expérience montre que la répression en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015 tient souvent en compte le mouvement politico-militaire d’origine de la victime. Ainsi, la majorité des victimes dans les corps de défense et de sécurité sont des éléments soit de l’ancienne armée ou police burundaises soit de l’ancien mouvement Palipehutu-FNL dirigé par Monsieur Agathon RWASA. Gaston CISHAHAYO avait adhéré à la rébellion du Palipehutu-FNL en 2009, juste à la veille de l’intégration des éléments de cette rébellion dans l’armée et la police burundaises. Depuis son intégration à la police nationale, le brigadier Gaston CISHAHAYO avait coupé tout lien avec le parti FNL d’Agathon RWASA, selon ses proches, et n’affichait aucun soutien à la contestation du troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA.

B. Contexte de la disparition forcée de Gaston CISHAHAYO.

  1. Selon des sources policières et des proches, le brigadier Gaston CISHAHAYO a passé normalement la journée du jeudi 19 octobre 2017 à Muramvya. En fin d’après-midi, il avait un rendez-vous avec Prosper KALISA, un chauffeur ami venu de Bujumbura, au bar « KUMUHORA » sis à Bugarama à la croisée des routes Bujumbura-Kayanza et Bujumbura-Gitega. Alors qu’ils partageaient un verre depuis 16 heures, Gaston CISHAHAYO et Prosper KALISA ont été rejoints un peu plus tard par le chef provincial du SNR à Muramvya, Monsieur Rémy MUTABAZI MISIGARO. Prosper KALISA est retourné à Bujumbura le même soir, laissant dans le bar « KUMUHORA » le brigadier CISHAHAYO et le chef provincial du SNR.
  1. Chauffeur d’origine rwandaise, Prosper KALISA avait l’habitude d’utiliser la route Bujumbura-Kayanza qui passe par Bugarama. Contacté par le FOCODE, Prosper KALISA a indiqué que le brigadier l’avait appelé dans la matinée et qu’il devait arranger une rencontre à Bugarama entre le chauffeur et le chef du SNR Muramvya, Rémy MUTABAZI MISIGARO. Le chauffeur a confirmé qu’il avait laissé Gaston CISHAHAYO dans le bar avec le chef provincial du SNR à Muramvya. Prosper KALISA n’a pas révélé la teneur des discussions qu’il avait eues avec le chef provincial du SNR à Muramvya. Quatre jours plus tard, Prosper KALISA aurait appris la disparition de son ami Gaston CISHAHAYO dans l’édition Humura de la Radio publique africaine (RPA) et aurait décidé de fuir le Burundi, craignant pour sa sécurité. Une autre source a confirmé que Gaston CISHAHAYO est resté dans le bar et partageait un verre avec le chef provincial du SNR à Muramvya.
  1. Selon un témoignage obtenu par le FOCODE, le même soir aux environs de 21 heures, Gaston CISHAHAYO serait sorti du bar « KUMUHORA » pour acheter des crédits de son téléphone. A sa sortie, il aurait été suivi immédiatement par le chef du SNR Muramvya, Rémy MUTABAZI MISIGARO. Les deux personnes ne seraient pas revenues au bar.
  1. Ce soir du 19 octobre 2017, le brigadier Gaston CISHAHAYO n’est pas rentré à sa résidence au chef-lieu de Muramvya. Une source a indiqué au FOCODE que le policier aurait été exécuté entre Bugarama et Muramvya. Le groupe d’exécutants comprendrait au moins un responsable provincial d’un corps de sécurité à Muramvya, un policier, un militaire, un chef de secteur et un milicien Imbonerakure. Le FOCODE se réserve le droit de révéler les noms de ces personnes à une institution ou une commission indépendante qui enquêtera sur ce dossier.
  1. Gaston CISHAHAYO est un homme d’un tel gabarit qu’il aurait été difficile de le maitriser, il aurait tenté de résister à son enlèvement. Un témoignage a révélé que le milicien Imbonerakure cité dans cette disparition forcée présentait des blessures dans son visage le vendredi matin (20 octobre 2017) tandis que le policier également cité dans cette disparition aurait commencé à vomir du sang dans les jours qui ont suivi cette disparition forcée, ce qui fait supposer qu’ils auraient reçu des coups durant l’enlèvement. Le FOCODE n’est pas en mesure de confirmer ces informations.

C. Tentatives de dissimulation des circonstances de la disparition forcées de Gaston CISHAHAYO

  1. Dès le lendemain de la disparition forcée du brigadier Gaston CISHAHAYO, la police burundaise n’a manifesté aucune intention de retrouver la victime, comme d’habitude elle est restée muette. Par contre, le commissariat provincial de la police à Muramvya a multiplié des gestes inhabituels tendant à convaincre les proches de la victime que le brigadier Gaston CISHAHAYO avait fui vers le Rwanda.
  1. Le vendredi 20 octobre 2017, entre dix heures et 11 heures, des collègues puis des proches ont reçu des textos venant du téléphone du brigadier Gaston CISHAHAYO et annonçant que pour des raisons de sécurité il avait décidé de fuir le Burundi. Ce message aurait également été envoyé au De Corps du Commissariat de la police à Muramvya. La localisation du téléphone de Gaston CISHAHAYO montre qu’il était à ce moment-là à Ruhwa, à la frontière rwando-burundaise. En Kirundi, la teneur du texto (mal rédigé) envoyé aux proches, aux amis et aux collègues de Gaston CISHAHAYO était : « Bit naraye mwatswe none nabaye ndahungira mû gwanda urandondera kurizi numéro +250739343515 ». Dans un bon Kirundi, le texte devrait être « Bite ? Naraye mpatswe, none nabaye ndahungira mu Rwanda ; urandonderera kuri izi nomero +250739343515 » ; ce qui signifie en français : « Salut. J’ai échappé de justesse hier soir, j’ai par conséquent décidé de fuir au Rwanda ; tu pourras me trouver sur ce numéro +250739343515 ». Des proches ont tenté d’appeler sur ce numéro rwandais mais la réponse était que le numéro n’était pas fonctionnel : « Uwo murongo ntabwo ukoreshwa » (cette ligne n’est pas fonctionnelle).
  1. Le même vendredi autour de midi, la camionnette du commissaire provinciale de la police à Muramvya, Isidore RYAKIYE, a passé à la résidence du grand-frère de Gaston CISHAHAYO à la troisième avenue de zone urbaine de Bwiza en mairie de Bujumbura. Un policier surnommé « Mupfumu », agent de sécurité du commissaire RYAKIYE, est sorti de la camionnette pour demander à un employé de la maison s’il savait où se trouvait Gaston CISHAHAYO. Il a laissé son numéro de téléphone pour être appelé aussitôt que Gaston serait aperçu. Curieusement, le policier « MUPFUMU » aurait appelé un peu plus tard un frère à Gaston CISHAHAYO pour annoncer que le brigadier avait fui au Rwanda. Le lendemain, samedi 21 octobre 2017, le même policier surnommé « MUPFUMU » était « en congé » à Mabanda en province de Makamba où il a contacté les membres de la famille de Gaston CISHAHAYO pour annoncer que le brigadier avait fui le Burundi et s’était rendu au Rwanda. Dans la même période, le téléphone de Gaston CISHAHAYO aurait continué à appeler des membres de sa famille mais coupait rapidement sans attendre qu’ils décrochent. Le paradoxe dans cette attitude de la police est de constater que ceux qui annoncent la fuite de Gaston CISHAHAYO vers le Rwanda soient les mêmes qui passent le chercher chez des proches à Bujumbura.
  1. Le vendredi soir, soit un jour après la disparition forcée de Gaston CISHAHAYO, le commissaire Isidore RYAKIYE aurait décidé de défoncer la résidence de la victime pour récupérer tous les effets de la police. Ce comportement a surpris plus d’un puisqu’à ce moment, de manière réglementaire, Gaston CISHAHAYO n’avait pas encore été déclaré déserteur. Gaston CISHAHAYO n’avait pas d’armes à la maison dont la protection aurait justifié cet empressement, selon des proches de la victime.
  1. Une source proche des services secrets burundais a révélé au FOCODE que le brigadier Gaston CISHAHAYO aurait été soupçonné de collaboration avec des individus qui prépareraient des attentats contre certaines autorités et que le plan de son élimination serait venu du SNR. La coordination aurait été confiée au responsable du SNR en province de Muramvya, Rémy MUTABAZI MISIGARO. Le téléphone de Gaston CISHAHAYO aurait été confié à un policier qui devait l’utiliser à partir de la frontière rwando-burundaise de Ruhwa afin de faire croire que le brigadier avait réellement fui vers le Rwanda. Toutes ces informations méritent une vérification par une enquête indépendante.
  1. Depuis un mois, le silence sur la disparition forcée du brigadier Gaston CISHAHAYO est total au niveau de la police nationale et de la justice burundaise. La Commission nationale indépendante des droits de l’homme n’a fait aucune déclaration sur cette disparition. Des internautes ont alerté à travers des tweets et des messages sur d’autres réseaux sociaux ; la radio en ligne Humura a évoqué cette disparition dans son édition du 23 octobre 2017[2].

D. Présumés auteurs de la disparition forcée de Gaston CISHAHAYO

  1. Plusieurs personnes ont été citées dans le processus de disparition forcée du policier Gaston CISHAHAYO ainsi que dans la tentative de dissimulation des éléments liés à cette disparition :
  • Rémy MUTABAZI MISIGARO, responsable du SNR en province de Muramvya, est cité comme ayant été la dernière personne à avoir partagé un verre avec la victime et à l’avoir suivi dès qu’il a sorti du bar « Kumuhora » à Bugarama ; c’est encore lui qui aurait coordonné cette disparition ;
  • Isidore RYAKIYE, commissaire provincial de la police à Muramvya dont le véhicule et au moins un agent de sécurité ont été utilisés pour fausser des éléments de la disparition forcée de Gaston CISHAHAYO ;
  • « Mupfumu », policier depuis longtemps attaché à la sécurité du commissaire Isidore RYAKIYE particulièrement utilisé à convaincre les proches de Gaston CISHAHAYO que le brigadier avait fui le Burundi ;
  • Un militaire, un chef de secteur, un Imbonerakure informateur du SNR à Bugarama, un policier qui auraient exécuté le brigadier Gaston CISHAHAYO.

E. Prise de position et Recommandations

  1. Le FOCODE condamne l’enlèvement suivi de la disparition forcée du policier Gaston CISHAHAYO et demande une enquête indépendante sur ce crime odieux ;
  1. Le FOCODE condamne le silence et l’inaction des autorités policières et judiciaires sur la disparition forcée du policier Gaston CISHAHAYO, tout comme dans d’autres cas de disparitions forcées des citoyens burundais considérés comme des opposants au troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA ;
  1. Le FOCODE condamne la persistance de l’indifférence du ministre de la sécurité publique et de manière générale celle de Pierre NKURUNZIZA, commandant suprême des corps de défense et de sécurité, dans les cas de disparitions forcées des policiers et d’autres membres des corps de sécurité ;
  1. Le FOCODE demande une enquête judiciaire sur le rôle présumé du responsable provincial du SNR à Muramvya Rémy MUTABAZI MISIGARO dans la coordination de la disparition forcée du brigadier Gaston CISHAHAYO ainsi que de toute personne citée dans cette disparition forcée ;
  1. Le FOCODE salue encore une fois l’ouverture de l’enquête de la Cour Pénale Internationale sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015 et demande la mise en place rapide des mécanismes de protection des victimes ou de leurs familles et des témoins.

 

[1] Bugarama est un centre très connu, à la croisée des routes Bujumbura-Kayanza et Bujumbura-Gitega. La fraicheur des lieux attire des personnes venant de Bujumbura, de Muramvya et de Kayanza pour le partage d’un verre.

[2] Humura du 23 octobre 2017 http://www.rpa.bi/index.php/nos-journaux-parles/francais/item/4332-humura-du-23-octobre-2017


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