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Disparition forcée de Firmin Wakana et Claude Nshimirimana

DECLARATION DU FOCODE n° 005 /2018  du 29 mars 2018

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Messieurs Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA, deux opposants introuvables depuis leur arrestation par l’Armée dans la matinée du 13 janvier 2016 à Cibitoke ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Messieurs Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA,  deux militants de l’opposition arrêtés par l’Armée burundaise au cours d’un bouclage de la zone urbaine de Cibitoke par des éléments des corps de défense et de sécurité dans la matinée du 13 janvier 2016. Selon plusieurs témoins, les deux hommes, tout comme de nombreux autres jeunes arrêtés à la même occasion, ont été embarqués à bord du pick-up de Feu Lieutenant-colonel Darius IKURAKURE, alors Commandant du Bataillon Génie de Combat du Camp Muzinda, par ailleurs chargé de coordonner la répression dans les quartiers du Nord de la Ville de Bujumbura. Deux ans après cette arrestation massive et spectaculaire, ces jeunes ne sont jamais réapparus.

Ce dossier NDONDEZA, au-delà du phénomène des arrestations suivies de la disparition des détenus, rappelle un autre phénomène qui a fortement caractérisé la première année de la répression en cours au Burundi depuis la fin des manifestations populaires contre le troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA : c’est le phénomène de bouclage aveugle de quartiers entiers, ce qui a donné lieu à toutes sortes de violations de droits humains. Les personnes arrêtées au cours de ces bouclages, pour avoir été des manifestants ou simplement supposées comme tels, l’ont été généralement de manière illégale et arbitraire, ont dans la plupart de fois été soumises à la torture et ont parfois été détenues dans des lieux secrets jamais communiqués à leurs familles. La majorité des opposants secrètement détenus disparaissent sans laisser aucune trace. C’est ainsi que Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA, de même que leurs compagnons d’infortune, n’ont jamais réapparu depuis le 13 janvier 2016 alors qu’ils ont été arrêtés et transportés dans un véhicule de l’armée devant une foule d’habitants de leurs quartiers. L’Armée burundaise n’a jamais communiqué sur le sort réservé à ces opposants au régime Nkurunziza.

A. Identification des victimes

  1. Fils de WAKANA Xavier et de NGEZAHAYO Isabelle, Firmin WAKANA alias « FREEDOM » est né en 1976 au Camp BUYENZI (l’ancien camp de la gendarmerie) situé dans l’actuelle zone urbaine de BUYENZI en commune MUKAZA de la Mairie de Bujumbura. Célibataire et père naturel d’un enfant au moment de sa disparition forcée, il résidait au numéro 113 de la 7eme avenue en zone urbaine de CIBITOKE en commune de NTAHANGWA. Firmin WAKANA était connu tantôt comme rabatteur sur le parking de la Gare du Nord tantôt comme vendeur de matelas à la même gare de la Ville de Bujumbura ;
  1. Fils de Damase MURERWA et de Madame Goreth (le nom n’a pas été fourni au FOCODE) Claude NSHIMIRIMANA, plus connu sous le sobriquet de « OBAMA » quant à lui est né le 17 février 1986 dans la zone urbaine de KINAMA au nord de la Ville de Bujumbura. Célibataire et père naturel de deux enfants, il vivait de son métier de chauffeur. Il résidait à la 16ème avenue du quartier Cibitoke au moment de sa disparition forcée.

B. Affiliation et activités politiques de Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA

  1. Firmin WAKANA était membre du Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie, MSD en sigle, un parti politique de l’opposition créé et dirigé par l’ancien journaliste Alexis SINDUHIJE, un des membres dirigeants de la plate-forme de l’opposition politique en exil, le CNARED[1]-Giriteka. Les membres de ce parti ont été particulièrement ciblés par la répression en cours contre les opposants au troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA ;
  1. Claude NSHIMIRIMANA était membre des Forces Nationales de Libération, FNL en sigle, aile d’Agathon RWASA. Les membres du FNL ont été mêmement ciblés par la répression en cours en dépit de la participation de l’Aile d’Agathon RWASA au gouvernement et à l’Assemblée Nationale issue des élections que la Coalition « Amizero y’Abarundi » avait pourtant boycottées[2];
  1. Les sources du FOCODE indiquent que Firmin WAKANA alias « FREEDOM » et Claude NSHIMIRIMANA alias « OBAMA » étaient parmi les encadreurs des manifestants des quartiers du nord de la ville de Bujumbura ;

C. Contexte de la disparition de Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA

  1. Dans la matinée du 13 janvier 2016, plusieurs éléments des corps de défense et de sécurité (armée, police, services secrets) ont quadrillé la zone urbaine de Cibitoke à la traque des jeunes opposés ou présumés opposés au troisième mandat de Pierre Nkurunziza. Claude NSHIMIRIMANA et quelques anciens manifestants avaient passé la nuit du 12 au 13 janvier 2016 chez leur ami Firmin WAKANA, au numéro 113 de la 7eme avenue à Cibitoke. C’est là qu’ils ont été cueillis par des militaires et policiers, puis remis à Feu Lieutenant-colonel Darius IKURAKURE pour une destination jusqu’ici inconnue ;
  1. Témoignage d’un ami de Firmin et Claude qui avait passé la nuit sur une autre rue de Cibitoke :

« Très tôt ce matin-là, les militaires avaient bouclé le quartier. J’avais passé la journée et la soirée de la veille avec Firmin et Obama, ainsi que beaucoup de nos amis, chez nous à la 11ème avenue de Cibitoke. C’était une période difficile, nous avions peur d’être attaqués à tout moment par des éléments des corps de sécurité. Nous étions tout le temps en alerte. La nuit tombée, nous nous sommes divisés en groupes. Avec mon ami nous sommes partis passer la nuit à la 14ème avenue (…), Firmin et Obama ainsi que leurs amis sont allés à la 7ème avenue. Très tôt le matin, Obama m’a appelé pour me dire que nous devrions nous lever et faire attention. Nous nous sommes levés et avons tenté de rejoindre nos amis à la 7ème avenue. Nous avons remarqué une forte présence de militaires un peu partout, surtout à la 12ème avenue. Nous les avons contournés et quand nous sommes arrivés à la 8ème avenue, nous avons remarqué que Firmin était arrêté, tenu par des militaires. Les militaires continuaient à faire sortir d’autres jeunes de plusieurs maisons depuis la 6ème avenue. Je les ai vus amener Eric, Obama, olivier alias Che Guevara, un taximan qui parquait tout près du « Le Cayor », Muheto, Moses, paul, Sarasho, Beckerey, etc. Ils ont demandé à Firmin d’aller leur montrer où se trouvaient d’autres jeunes en le traînant dans différentes rues, mais il ne  l’a pas fait. Ce sont les policiers qui entraient dans les maisons pour arrêter les jeunes. Plusieurs hautes autorités de l’armée et de la police étaient présentes. J’ai remarqué Darius IKURAKURE, Désiré UWAMAHORO, NDAKUGARIKA, KAZUNGU, etc. Ils ont embarqué beaucoup de jeunes dans les pick-up. Il y avait une foule de résidents qui criaient impuissants « où amenez-vous nos jeunes ? ». Quelques chauffeurs de motos-taxis ont été libérés après, c’est eux qui nous ont raconté la suite. Tout le reste a été embarqué vers un lieu inconnu. Firmin a beaucoup souffert, ils l’avaient blessé avec une baïonnette à la cheville. On a jamais trouvé la trace de Firmin, nous l’avons cherché dans tous les cachots, y compris au SNR, mais en vain. Plus tard, nous avons appris que tous ces jeunes auraient été tués tout près d’un pont sur la rivière Muzazi vers Bubanza. C’était horrible, je remercie l’Eternel d’avoir survécu à cette opération. »

  1. D’après les sources du FOCODE, cette vaste opération de ratissage était commandée par un certain nombre de hauts gradés de la police et de l’armée dont Feu Lieutenant-colonel Darius IKURAKURE, commandant du Bataillon génie de combat du Camp MUZINDA, qui était par ailleurs chargé de la coordination de la répression dans les quartiers du Nord de la Ville de Bujumbura[3]. Plusieurs témoignages ont souligné que Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA ont été emmenés dans le pick-up identifié comme celui de Darius IKURAKURE, menottés et bien encadrés par les militaires chargés de sa sécurité;
  1. Des témoins ont déclaré qu’au moment de son arrestation, Firmin WAKANA a été grièvement blessé aux chevilles, à l’aide d’une baïonnette, par ces éléments des corps de défense et de sécurité en vue de contrer toute tentative de fuite de sa part ;
  1. Avant de s’éclipser vers une destination qui reste jusqu’ici inconnue, le pick-up de Darius IKURAKURE auraient fait plusieurs tours, des allers et venues dans les parages de la résidence de Firmin WAKANA, vraisemblablement pour faire peur à la population à travers le traitement inhumain infligé aux victimes et dans l’intention de dissuader toute nouvelle velléité de contestation du troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA. Humiliés, épuisés, souffrants des coups et blessures leur infligés, Firmin WAKANA alias « FREEDOM », Claude NSHIMIRIMANA alias « OBAMA » et leurs compagnons d’infortune ont alors été emmenés vers une destination jusqu’ici inconnue ;

D. Les présumés auteurs de la disparition forcée de Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA

  1. D’après les informations concordantes recueillies par le FOCODE dans le cadre de la présente enquête, les personnes impliquées dans la disparition forcée de Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA sont notamment :
  • Feu Lieutenant-colonel Darius IKURAKURE : il était, à l’époque des faits, le Commandant du Bataillon Génie de Combat du Camp MUZINDA et Coordinateur de la répression dans les quartiers du Nord de la Ville de Bujumbura. Après toutes sortes de mauvais traitements, Firmin WAKANA et Claude NSHIMIRIMANA ont été embarqués dans le véhicule qui, selon les sources du FOCODE, serait celui de fonction de Feu Darius IKURAKURE. Depuis lors, point de nouvelles des deux victimes. Cet officier de l’armée a été également cité dans plusieurs autres dossiers traités dans le cadre de la Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi;
  • Gervais NDIRAKOBUCA alias NDAKUGARIKA, actuel chef de cabinet chargé des questions de police à la Présidence de la République du Burundi. Sa présence a été remarquée par des témoins lors de l’opération ayant débouché sur la double disparition forcée ;
  • L’officier du SNR Joseph Mathias NIYONZIMA alias KAZUNGU et le Commissaire Désiré UWAMAHORO, alors Commandant de la Brigade Anti-Emeutes, deux officiers cités dans plusieurs autres cas de disparitions forcées ou exécution extrajudiciaires ;
  • L’officier de police qui était responsable du poste de police de la zone Cibitoke au moment des faits ;
  • Des membres de la milice Imbonerakure dans la zone de Cibitoke qui n’ont pourtant pas été identifiés par les proches des victimes ;

E. Calvaire des familles des victimes après la disparition forcée des leurs

  1. Depuis le jour de ces arrestations, les proches de Firmin WAKANA et de Claude NSHIMIRIMANA ont tenté de retrouver leurs traces. Ils ont sillonné tous les lieux de détention connus en Mairie de Bujumbura, y compris au Service National de Renseignement mais toutes ces recherches sont restées vaines ;
  1. Une demande de rançons de deux millions de francs burundais a été adressée à la famille de Firmin WAKANA. Au moment où ces fonds étaient entièrement collectés, la famille a perdu tout contact avec les rançonneurs, ce qui laisse présager que la victime aurait été exécutée dans l’entretemps ;

N.B. : Le FOCODE avise ceux qui voudront utiliser d’une manière ou d’une autre les données de cette enquête qu’une partie d’informations a été gardée confidentielle afin de tenter de protéger les sources ou de préserver l’intégrité des différentes preuves qui pourront être utiles aux instances judiciaires ou autres qui pourront traiter le dossier. Ces informations pourront être livrées, sur requête, à tout organe d’enquête jugé indépendant ou toute autre source jugée appropriée à recevoir de telles informations.

F. Prise de position du FOCODE et recommandations.

  1. Le FOCODE condamne la disparition forcée de Firmin WAKANA, de Claude NSHIMIRIMANA et de leurs compagnons d’infortune non encore identifiés, le silence gardé par les autorités burundaises sur les crimes liés au bouclage de la zone urbaine de Cibitoke le 13 janvier 2016 et l’inaction de la justice burundaise dans la quasi-totalité des cas de disparition forcée des membres de l’opposition politique ou des personnes perçues comme tels par le régime de Pierre NKURUNZIZA ;
  1. Le FOCODE condamne la persistance de multiples actes d’atteinte graves aux droits fondamentaux perpétrés par des agents des corps de défense et de sécurité, la persistance du phénomène des disparitions forcées et exécution extrajudiciaire ainsi que la totale impunité garantie aux éléments égarés des corps de défenses et de sécurité impliqués dans des actes de disparitions forcées;
  1. Le FOCODE demande une enquête indépendante sur les crimes liés à tous les cas de bouclage des quartiers dans le cadre de la répression en cours au Burundi, en particulier sur les crimes du 13 janvier 2016 dans la zone urbaine de Cibitoke et la traduction en justice de tous ceux qui ont été impliqués dans la disparition forcée de Firmin WAKANA alias « FREEDOM » et de Claude NSHIMIRIMANA alias « OBAMA »;
  1. Le FOCODE demande aux familles et aux témoins d’aider dans l’identification de toutes les autres victimes introuvables après leur arrestation le 13 janvier 2016 à Cibitoke ;

Le FOCODE réitère sa demande à la Cour Pénale Internationale d’enquêter  profondément sur le phénomène des disparitions forcées devenu récurrent au Burundi et l’engagement des poursuites contre leurs auteurs présumés.

[1] Site web de la plate-forme : http://cnared.info/

[2] Le FNL, Aile Agathon RWASA fait partie de cette Colaition qui s’est vu attribuer des sièges à l’Assemblée Nationale sans avoir participé à la campagne électorale

[3] A l’époque forte de la répression contre les opposants au troisième mandat de Pierre Nkurunziza, la ville de Bujumbura a été subdivisée en trois zones : le Nord coordonné par le Lieutenant-colonel Darius IKURAKURE (remplacé après son assassinat par le Lieutenant-colonel Dismas SINDAYE), le Sud par le Major Pascal MINANI et le Centre par le Commissaire Désiré UWAMAHORO et le commandant de Garde présidentielle.


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