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Disparition forcée de Dieudonné Gahungu

DECLARATION DU FOCODE n° 029 /2017  du 14 Novembre 2017

   

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Monsieur Dieudonné GAHUNGU, militant du parti FNL introuvable depuis son enlèvement le 17 juin 2016 à Ngozi ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Monsieur Dieudonné GAHUNGU, un militant du Front National de Libération (FNL), introuvable depuis son enlèvement le 17 juin 2016 au chef-lieu de la province Ngozi, au Nord du Burundi.

Ce cas revêt un caractère particulier. S’il fait partie de nombreux autres cas de disparitions forcées de militants du FNL dirigé par Monsieur Agathon RWASA, Dieudonné GAHUNGU était membre du parti CNDD-FDD jusqu’à la veille des élections générales de 2010. Son adhésion à la principale force d’opposition de l’époque aurait été perçue comme une trahison dans son parti d’origine. Malmené depuis lors dans son emploi à l’Office National des Télécommunications (ONATEL), la victime aurait commencé à recevoir des menaces plus sérieuses après avoir figuré sur la liste des candidats députés de la Coalition « Amizero y’Uburundi »[1] en 2015. Dieudonné GAHUNGU se savait en danger et avait adopté des réflexes drastiques de sécurité six mois avant sa disparition forcée.

Comme dans la quasi-totalité des cas de disparitions forcées, la police nationale et la justice burundaise n’ont rien fait pour retrouver la victime ou châtier les auteurs de ce crime. L’ONATEL (une entreprise étatique), son employeur, ne s’est pas préoccupé de cette disparition. La famille de la victime a plutôt été narguée et menacée.

Encore une fois, le FOCODE salue l’ouverture de l’enquête de la Cour Pénale Internationale (CPI) sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015. Le dossier de la disparition forcée de Dieudonné GAHUNGU est une autre preuve de la pertinence de cette enquête.

A. Identification de la victime

  1. Fils de Fabien GAHUNGU et de Sylla INARUZUBA, Dieudonné GAHUNGU est né en 1973 en commune Kiremba de la province Ngozi (nord du Burundi). Légalement marié depuis 2009, il a laissé deux enfants de 11 ans et 9 ans qu’il avait eus avant son mariage. Technicien formé à l’Ecole Technique Secondaire (ETS) de Kamenge en mairie de Bujumbura, Dieudonné GAHUNGU travaillait à l’Office National des Télécommunications (ONATEL) comme technicien chargé de mener des interventions sur terrain pour la réparation des lignes téléphoniques et des téléphones fixes dans les ménages des abonnés de l’ONATEL.
  1. Au moment de sa disparition forcée, Dieudonné GAHUNGU résidait avec sa famille au quartier Gatare sis au chef-lieu de la province de Ngozi.

B. Affiliation politique de la victime

  1. Selon des témoignages recueillis auprès de ses anciens collègues ainsi que des membres de sa famille, Dieudonné GAHUNGU était membre du parti au pouvoir CNDD-FDD[2] jusqu’à la veille des élections générales de 2010. Par après, il a quitté cette formation politique pour intégrer le Front National de Libération (FNL) dirigé par Agathon RWASA. Selon les mêmes sources, Dieudonné GAHUNGU était candidat aux législatives de 2015, dans la circonscription de Ngozi et pour le compte de la Coalition « Amizero y’Uburundi » qui rassemblait le FNL- aile Agathon RWASA et l’Uprona-aile Charles NDITIJE.
  1. Ce changement de famille politique aurait été perçu comme une trahison par ses anciens collègues du CNDD-FDD d’autant plus qu’il s’alliait au rival tant redouté de Pierre NKURUNZIZA. C’est à partir de cet instant qu’il commencera à avoir des ennuis au service, notamment par des mutations intempestives et à caractère punitif. En l’espace de quatre ans, Dieudonné GAHUNGU aurait reçu des mutations pour Kayanza, Kirundo avant de retourner à Ngozi. Eloigner un employé de sa famille sans lui accorder une moindre indemnité y relative constitue une violation des droits du travailleur. En dépit de cette déstabilisation continue, Dieudonné GAHUNGU est resté fidèle à sa nouvelle formation politique.

C. Contexte de la disparition forcée de Dieudonné GAHUNGU.

  1. Candidat malheureux de la Coalition des Indépendants de l’Espoir « Amizero y’Uburundi » aux législatives de 2015 dans la circonscription de Ngozi, Dieudonné GAHUNGU est resté à son poste de technicien à l’Office National des Télécommunications ONATEL. Mais la répression qui vise les membres de l’opposition politique ne l’a pas épargné. Selon ses amis, dès janvier 2016, ses relations avec l’administrateur de la commune Ngozi Monsieur Radjabu SONGAMBERE se seraient gravement gâtées et la victime aurait été mise régulièrement sous filature du Service National de Renseignement (SNR). Selon ses proches, Dieudonné GAHUNGU aurait même échappé à plusieurs tentatives d’enlèvement parce qu’il aurait été averti chaque fois par certains éléments des services de sécurité. C’est aussi à cette période, soit six mois avant sa disparition forcée, qu’il se serait soumis à une discipline stricte de rentrer toujours très tôt, entre 17 heures et 18 heures (GMT-2) de peur d’être intercepté la nuit par des agents du SNR.
  1. La journée du 17 juin 2016 avait commencé comme à l’accoutumée pour Dieudonné GAHUNGU : il avait vaqué normalement à son travail. Comme sa zone d’intervention était assez vaste, l’ONATEL lui avait doté d’une motocyclette qu’il laissait généralement le soir au bureau de l’ONATEL Ngozi, mais parfois avec laquelle il rentrait chez lui. Entre quinze heures et seize heures, Dieudonné GAHUNGU aurait passé au bureau de son épouse et ce fut le dernier contact avec sa famille. Un membre de sa famille aurait tenté de le joindre à 17 heures, mais son téléphone était déjà éteint. Le moment de l’enlèvement de Dieudonné GAHUNGU se situerait donc dans l’intervalle de 16 heures à 17 heures de la journée du 17 juin 2016.
  1. D’après un témoignage obtenu par le FOCODE, Dieudonné GAHUNGU aurait décidé, dans cette fin d’après-midi, de détendre son corps dans une maison de sauna dénommée « Sangwe » sise au chef-lieu de Ngozi, tout près de la station-service Engen et du bar « Kwishuri ». Il aurait garé sa moto au parking réservé aux clients et serait entré au sauna. Quelques minutes après, des agents du SNR Ngozi seraient arrivés sur place et auraient demandé où se trouvait le propriétaire de la moto. Des employés auraient répondu que le propriétaire de la moto se trouvait à l’intérieur du sauna. Les Agents du SNR auraient ordonné de le faire sortir immédiatement et Dieudonné GAHUNGU serait sorti de la chambre de sauna vêtu uniquement d’un pagne ; il aurait été emporté dans cette même tenue et sa moto de service avec lui. Il aurait par la suite été conduit au bar sis à Vyerwa appartenant au Colonel Dominique NYAMUGARUKA, patron de la sécurité présidentielle[3]. Dieudonné GAHUNGU aurait subi des séances de torture dans ce bar de Vyerwa. Ce bar a déjà été cité dans plusieurs autres dossiers de disparitions forcées, notamment dans le cas de la disparition forcée du chauffeur Pacifique BIRIKUMANA en avril 2017[4]. Aucune autre trace de Dieudonné GAHUNGU n’a été évoquée à partir de cet instant.
  1. Il importe de souligner que d’autres versions de l’arrestation ou de l’enlèvement de Dieudonné GAHUNGU ont été évoquées : l’une soutient que l’enlèvement aurait eu lieu au bureau de l’ONATEL Ngozi alors que la victime allait garer sa moto, l’autre dit que Monsieur GAHUNGU aurait été enlevé par des agents du SNR au quartier Camugani sur la route vers Gitega. Si ces deux versions méritent une vérification dans une enquête indépendante, elles semblent dénuées d’un minimum de cohérence.

D. Calvaire de la famille et efforts déployés pour retrouver la victime.

  1. Un proche de Dieudonné GAHUNGU a constaté que son téléphoné était éteint déjà à 17 heures, mais c’est à partir de 21 heures que l’alerte a été faite quand il a été constaté que la victime n’était pas à la maison alors que depuis six mois il rentrait avant 18 heures. Dès le lendemain, les amis et les proches l’ont recherché dans les cachots et les prisons de Ngozi, Gitega et Bujumbura, mais en vain. Aux bureaux du SNR à Ngozi, une réponse aussi pleine de moquerie que révélatrice aurait été réservée à ceux qui menaient la recherche : «Ari kumwe n’abari mw’ishamba kandi yagiye yivye igihugu[5] » ; ce qui se traduit : « Il est avec ceux qui ont rejoint le maquis et il est parti avec un bien public ».
  1. En second lieu les proches et les amis de Dieudonné GAHUNGU auraient été contactés par un certain Vianney, un milicien imbonerakure qui opérait souvent sur la barrière située à Kamenge (au nord de la ville de Bujumbura) tout près du bar « IWABO W’ABANTU ». Ce milicien aurait assuré qu’il connaissait le lieu de détention de Dieudonné GAHUNGU par un haut gradé de l’armée nationale. Un montant de deux cents mille francs burundais (BIF 200.000) aurait été versé à ce milicien qui disait en avoir besoin pour négocier la libération de la victime en partageant un verre avec ledit « haut gradé ». La suite a été une cascade d’intimidations et de menaces sur les proches de la victime dont certains ont été contraints de quitter la ville de Ngozi pour se mettre à l’abri ailleurs.

F. Silence et inaction des organes de l’Etat

  1. Dieudonné GAHUNGU était un employé d’un établissement public, en l’occurrence l’Office National des Télécommunications ONATEL. Fort curieusement, l’ONATEL est resté silencieux sur la disparition de son employé et de sa motocyclette de service. Aucune action n’aurait été entreprise par l’ONATEL pour retrouver la victime ni pour assister sa famille en détresse. Six mois plus tôt, un autre employé de l’ONATEL, Madame Marie-Claudette KWIZERA[6], a été enlevé le 10 décembre 2015 ; l’établissement étatique s’est muré dans un silence et une indifférence semblables.
  1. De même la police nationale et la justice burundaise sont restées complètement muettes et inactives sur la disparition de Monsieur Dieudonné GAHUNGU. Sollicité par les proches de la victime, le SNR a plutôt nargué ceux qui menaient la recherche au lieu de tenter de retrouver l’employé de l’ONATEL porté disparu. Dans ce genre de situations, la police burundaise a toujours un argument facile : elle n’a pas reçu la plainte de la famille, une aberration par exemple dans ce cas d’une personne très connue dans la localité et sur un cas très connu du public local.
  1. De même, la Commission Nationale Indépendante des Droits de l’Homme CNIDH est restée muette comme d’habitude dans le cas de victimes de la répression en cours au Burundi depuis avril 2015. Elle aussi pourra avancer l’alibi qu’elle n’aura pas été saisie de ce dossier.

G. Prise de position et Recommandations

  1. Le FOCODE condamne l’enlèvement suivi de la disparition forcée de Monsieur Dieudonné GAHUNGU et demande une enquête indépendante sur ce crime odieux ;
  1. Le FOCODE condamne le silence et l’inaction des autorités policières et judiciaires sur la disparition forcée de Monsieur Dieudonné GAHUNGU, tout comme dans d’autres cas de disparitions forcées des citoyens burundais considérés comme des opposants au troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA ;
  1. Le FOCODE condamne pour la nième fois la persistance des lieux de détentions secrètes coordonnés par le Service du renseignement intérieur au sein du Service National de Renseignement (SNR) et installés parfois dans des bars ou des résidences de certains cadres des corps de défense et de sécurité;
  1. Le FOCODE condamne l’indifférence de l’employeur de Monsieur Dieudonné GAHUNGU à savoir l’ONATEL face à la disparition forcée de ses employés et demande à cette entreprise publique de sortir de ce mutisme qui risque d’être interprété comme une complicité déguisée. Ce silence dissuade notamment les familles des victimes à approcher l’employeur pour demander tout au moins la rente de survie ;
  1. Le FOCODE demande une enquête judiciaire sur le rôle présumé de l’administrateur communal de Ngozi, Monsieur Radjabu SONGAMBERE, et du responsable du SNR à Ngozi, Monsieur Venant MIBURO, au regard des menaces et des filatures qui auraient précédé la disparition forcée de Monsieur Dieudonné GAHUNGU ;
  1. Le FOCODE salue encore une fois l’ouverture de l’enquête de la Cour Pénale Internationale sur les crimes en cours au Burundi depuis le 26 avril 2015 et demande la mise en place rapide des mécanismes de protection des victimes ou de leurs familles et des témoins.

[1] La Coalition « Amizero y’Uburundi » rassemblait le FNL d’Agathon Rwasa et l’Uprona de Charles Nditije. Quoique la Coalition n’a pas battu campagne dans les législatives de juin 2015, elle a obtenu des sièges au parlement. Le FNL d’Agathon Rwasa a décidé d’occuper les sièges obtenus contrairement à la majorité des élus de l’UPRONA.

[2] Conseil National pour la Défense de la Démocratie – Forces pour la Défense de la Démocratie

[3] Le Colonel Dominique NYAMUGARUKA commande la Brigade Spéciale pour la Protection des Institutions (BSPI)

[4] Disparition forcée de Pacifique Birikumana, chauffeur du Diocèse Catholique de Ngozi, http://ndondeza.org/pacifique-birikumana/

[5] Les agents du SNR qui narguaient la famille en accusant Dieudonné GAHUNGU d’être parti avec un bien public faisaient allusion à la motocyclette de service qui n’a jamais été retrouvée.

[6] Marie-Claudette KWIZERA était également trésorière de la Ligue des droits de l’Homme ITEKA, la plus ancienne organisation de droits de l’homme au Burundi.


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