Publication

Disparition forcée d’Alain Joseph KADADA

DECLARATION DU FOCODE n°018/2017 du 30 Juin 2017

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Monsieur Alain Joseph Alain Joseph KADADA enlevé par des éléments du Service National de Renseignement (SNR) le 03 janvier 2016 à Bujumbura ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur la disparition forcée de Monsieur Alain Joseph KADADA, un citoyen burundais natif et résidant en zone urbaine de Ngagara, introuvable depuis le dimanche 03 Janvier 2016. La victime était un fervent militant anti troisième mandat et un membre du parti politique de l’opposition, le Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD).

Ce dossier de la Campagne NDONDEZA témoigne encore une fois de la férocité et de la violence que le régime NKURUNZIZA utilise dans sa répression contre tous les citoyens qui ont manifesté leur opposition à la violation de l’Accord d’Arusha pour la Paix et la Réconciliation au Burundi et la Constitution par le troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA.

A. Identité de la victime

  1. Fils de Philippe BADEDE et de Léonie NIYONZIMA, Alain Joseph KADADA alias « Kadogo » est né le 16 Avril 1976 au quartier 4 de la zone Ngagara, au Nord de la ville de Bujumbura. Décrit par son entourage comme un homme calme et réservé, Alain Joseph KADADA était célibataire, de confession catholique et il exerçait occasionnellement le métier de chauffeur chez un privé.

B. Appartenance politique et activisme pro-démocratie de la victime.

  1. Militant de base du Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD) dans sa zone natale de Ngagara, Monsieur Alain Joseph KADADA n’avait aucune responsabilité dans ce parti politique. Grand militant anti-troisième mandat, Alain Joseph KADADA avait mis tout son talent dans la mobilisation pacifique contre la violation de l’Accord de paix d’Arusha et la Constitution de la République du Burundi depuis avril 2015. Il était membre de l’équipe chargée de la logistique des manifestants anti-troisième mandat dans son quartier, d’après des témoignages recueillis auprès de ses anciens amis.
  1. Connu du Service National de Renseignement et de la police comme un des meneurs de la contestation anti 3 ème mandat du président Nkurunziza à Ngagara ; et depuis lors, taxé d’insurgé par ces derniers, Monsieur KADADA s’est vu contraint de changer de résidence pour des raisons de sécurité et avait trouvé refuge chez un ami à Mutanga Nord, un autre quartier de Bujumbura. Là non plus il n’a pas échappé au filet des services secrets de Bujumbura.

C. Contexte de l’enlèvement et de la disparition forcée de Alain Joseph KADADA, alias « Kadogo »

  1. Alain Joseph KADADA était resté au Burundi au moment où les autres membres de sa famille s’étaient réfugiés au Rwanda pour fuir la répression qui visait les habitants des quartiers les plus actifs dans la contestation du 3ème mandat de Pierre NKURUNZIZA. Il ne voulait pas en effet que la maison familiale ainsi que le reste du patrimoine familial soient laissés à la merci des voleurs de tout poil. Néanmoins, suite à une filature et persécution intenses à son encontre, il avait dû quitter Ngagara pour Mutanga Nord jugé moins surveillé par les services de sécurité du régime.
  1. Pour Alain Joseph KADADA, la journée du 03 janvier 2016 avait commencé comme les autres. Se sachant toujours traqué mais refusant de céder à la panique, KADOGO s’était permis d’aller rendre visite à un ami au quartier de Mutakura au nord de Bujumbura. A son retour, il fut convié par un groupe d’amis à partager un verre dans un bistrot du même quartier de Mutanga nord. Les informations recueillies par FOCODE n’ont pas permis de déterminer avec exactitude ledit bistrot et combien de temps il aurait passé avec ces amis.
  1. Selon les témoignages des amis de KADOGO qui se sont confiés au FOCODE, Alain Joseph KADADA aurait été enlevé le soir du dimanche 03 Janvier 2016 justement de retour de ce bistrot de Mutanga Nord. Il prenait un taxi-moto lorsque du coup un Pick-up identifié comme de la Police Nationale du Burundi (PNB) l’intercepta juste devant l’Hôpital Militaire de Kamenge et il fut embarqué sans ménagement, direction Gare du nord, vers une destination inconnue. Plus tard, on apprendra qu’il aurait disparu à Kamenge aux mains des agents du Service National de Renseignement dirigés par le tristement célèbre Joseph Mathias NIYONZIMA connu sous le sobriquet de KAZUNGU, officier du SNR cité dans plusieurs dossiers où il aurait été auteur d’assassinats, torture et disparitions forcées.
  1. Peu avant son enlèvement, KADADA avait prévenu un de ses proches amis qu’il allait répondre à un appel de ses amis dont une fille connue sous le prénom de Kévine (numéro 75-99 02 95, à l’époque) pour partager un verre au même quartier de Mutanga Nord. La famille a essayé de contacter ses soi-disant amis et les rares informations recueillies concordent pour affirmer que le rendez-vous n’était qu’un guet-apens de ces jeunes anciens manifestants reconvertis informateurs du SNR pour le capturer.
  1. Les informations faisant état de l’exécution de KADOGO seraient parvenues à ses proches via un jeune commerçant ambulant d’œufs et d’arachides habitant le quartier de Kamenge qui, en se déplaçant à l’un des bistrots de Ngagara, aurait demandé aux jeunes assis aux abords de la route (le ligala) s’ils connaissaient un certain Alain Kadogo, chauffeur probablement habitant Ngagara. Et de continuer en disant que le « tout » Kamenge était en train de danser, brandissant la carte nationale d’identité et le permis de conduire d’un certain Alain Joseph KADADA alias Kadogo scandant qu’un grand criminel venait de mourir.
  1. Selon une source à Ngagara, Alain Joseph KADADA avait déjà échappé à une tentative d’arrestation ou d’assassinat le 04 novembre 2015 alors qu’il devait participer aux obsèques de son ami Auxance Urlich NSENGIYUMVA, un autre manifestant anti-troisième mandat abattu au Bar « Kubaganwa » dans la Zone urbaine de Ngagara le 30 octobre 2015. Prévenu par une source dans la police, Alain Joseph KADADA n’avait pas participé aux obsèques de son ami. Une voiture, alors soupçonnée de transporter Alain Joseph KADADA à la messe d’adieu de M. NSENGIYUMVA, a été attaquée par la police de protection des institutions (API) et trois personnes à bord avaient été arrêtées. « La police a arrêté ce 4 Novembre des personnes à bord d’un véhicule qui se rendait à la paroisse Saint Joseph à une messe funéraire. Aux environs de 9h deux voitures pick-up remplies de policiers ont intercepté une voiture après des tirs qui ont endommagé les pneus.
    Selon des témoins sur place, 3 personnes à bord de ce véhicule ont été embarquées par la police. Parmi ces 3 personnes, une femme connue sous le nom de Joselyne NAHIMANA et un jeune homme connu sous le nom d’Yves IRAKOZE, tous habitants à NGAGARA. Les policiers ont changé les roues du véhicule avant de l’emmener. Les personnes arrêtées se rendaient à l’enterrement de NSENGIYUMVA Auxance Ulrich, un jeune homme mort le 30 Octobre à NGAGARA Q4 dans des circonstances encore confuses. Il était très actif pendant les manifestations contre le 3ème mandat. »[1]
  1. Des sources qui se sont confiées au FOCODE ont évoqué le cas d’une femme qui aurait joué un rôle important dans le processus d’assassinat d’Auxence NSENGIYUMVA et de disparition forcée d’Alain Joseph KADADA. Ladite femme était devenue une habituée du Bar « Kubaganwa » dans les jours ayant précédé les deux crimes, elle ne serait plus localisable depuis la disparition forcée de « Kadogo ».

D. Le calvaire de la famille d’Alain Joseph KADADA après sa disparition forcée.

  1. Un peu après la mort d’Auxance NSENGIYUMVA, ami de Kadogo habitant la même rue, des policiers conduits par le Commissaire Désiré UWAMAHORO ont investi la maison familiale pendant le deuil à la recherche d’Alain Joseph KADADA. Les policiers taxaient Alain Joseph KADADA de « criminel activement recherché par la police ». Terrorisée par la brutalité et les menaces de la police, la famille d’Alain Joseph KADADA a décidé de fuir le Burundi pour se sauver, mais « Kadogo » décida de rester au pays. Cependant, sous la pression de cette chasse acharnée contre sa personne, Alain Joseph KADADA avait fini par quitter son quartier.
  1. La famille d’Alain Joseph KADADA vit un moment douloureux de chagrin et de deuil interminable du fait de n’avoir pas eu d’informations officielles sur le sort réservé à leur fils et ni de pouvoir lui offrir, au cas où il serait mort, des funérailles dignes ainsi qu’une sépulture, lui qui avait tenu à défendre le patrimoine familial malgré la menace.
  1. Contrairement aux nombreux autres cas de disparition forcée, aucune rançon n’a été demandée à la famille d’Alain Joseph KADADA. Les proches connaissaient depuis longtemps les menaces qui pesaient sur « Kadogo », ils ont tenté de chercher des informations sur son sort auprès du SNR, mais sans succès.
  1. Comme dans la quasi-totalité des cas de disparitions forcées, la police et la justice n’ont rien fait pour retrouver la victime ou châtier le crime.

E. Prise de position du FOCODE et recommandations

  1. Le FOCODE condamne l’enlèvement, la disparition forcée de Monsieur Alain Joseph KADADA alias « Kadogo » ainsi que la traque policière de sa famille;
  2. Le FOCODE condamne l’inaction de la justice burundaise après la disparition forcée d’Alain Joseph KADADA tout comme dans d’autres nombreux cas de disparitions forcées des citoyens ;
  3. Le FOCODE demande une enquête indépendante sur la disparition forcée de Monsieur Alain Joseph KADADA et la traduction en justice de toutes les personnes citées dans ce dossier notamment l’officier du SNR Joseph Mathias NIYONZIMA alias Kazungu et leurs complices ;
  4. LE FOCODE réitère son soutien au travail de la Commission d’Enquête sur le Burundi mise en place par le Conseil des Droits de l’Homme et espère une attention particulière à la question des disparitions forcées dans son rapport final de septembre prochain ;
  1. Le FOCODE réitère enfin sa demande à la Cour Pénale Internationale de l’ouverture sans délais de l’enquête sur tous les crimes sous sa compétence en cours au Burundi et de l’engagement des poursuites contre leurs auteurs.

                                                                                                                                                        Pour le FOCODE,

                                                                                                                                               Pacifique NININAHAZWE

                                                                                                                                                                Président. –

[1] http://www.bonesha.bi/Une-voiture-prise-pour-cible-par.html; Lire aussi: http://www.iwacu-burundi.org/ngagara-3-personnes-arretees-alors-quelles-se-rendaient-a-un-enterrement/