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Disparition de Monsieur Abel Ahishakiye alias “Député”

DECLARATION DU FOCODE n° 19/2018

 

« Les autorités burundaises doivent faire la lumière sur la disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE alias Député enlevé par le SNR le 11 août 2016 à Kamenge ».

Dans le cadre de sa « Campagne NDONDEZA contre les disparitions forcées au Burundi », le FOCODE a recueilli des informations et des témoignages sur l’enlèvement suivi de disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE, un jeune homme âgé de 26 ans qui aurait été utilisé dans l’enlèvement du journaliste Jean BIGIRIMANA, introuvable depuis le 11 août 2016. Abel AHISHAKIYE avait été un militant très engagé du Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD) et avant d’être recruté par le Service national de renseignement (SNR) pour infiltrer son parti et l’opposition en général. Il aurait mené des missions au Rwanda et aurait piégé nombre de ses anciens amis politiques. L’enquête du journal IWACU sur la disparition du journaliste Jean BIGIRIMANA[1] a permis d’identifier Abel AHISHAKIYE comme l’une des personnes qui avaient appelé le journaliste disparu et qu’il serait parti rencontrer à Bugarama le jour de sa disparition. Peu de jours avant sa disparition, Abel AHISHAKIYE aurait avoué à un de ses amis qu’il avait rencontré Jean BIGIRIMANA et qu’il avait peur pour sa sécurité parce que son nom était connu du public depuis l’enquête d’IWACU. Sur demande d’un officier du SNR (selon ses proches), Abel AHISHAKIYE s’est rendu à Bujumbura le 10 août 2016 non sans avoir exprimé ses craintes auprès de ses proches. Le lendemain soir, alors qu’il venait de rendre visite à la famille de sa sœur, il a été enlevé à Kamenge par des personnes en tenue policière à bord d’un véhicule aux vitres teintées.

La disparition forcée d’Abel AHISHAKIYE rappelle plusieurs autres cas de personnes enlevées et portées disparues ou tout simplement assassinées après avoir accompli des missions secrètes pour le compte du SNR. Le cas le plus emblématique dans le même registre reste la disparition forcée d’Aimé-Aloys MANIRAKIZA (alias Musaga) et d’Eddy UWIMANA, deux miliciens Imbonerakure de triste mémoire arrêtés à Kanyosha le 25 mai 2017 et portés disparus depuis lors. La volonté derrière ces crimes serait l’élimination des témoins gênants ou des auteurs des crimes graves qui seraient déjà connus de l’opinion publique et dont les patrons ne seraient pas assurés de la discrétion ou de la retenue devant des juridictions ou des commissions d’enquête internationales.

A. Identité de la victime

  1. Fils de Daniel NDARUZANIYE et de Néophyte NDAYISHIMIYE, Abel AHISHAKIYE alias « Député» est né en 1992 à Bishuri en commune Rango de la province Kayanza au nord du Burundi. A la suite des massacres consécutifs à l’assassinat du Président Melchior NDADAYE en octobre 1993, sa famille a fui la commune Rango et s’est installée en commune Mbuye de la province Muramvya. C’est là qu’a grandi Abel AHISHAKIYE ; sa famille réside encore sur la colline Kibumbu de la commune Mbuye. Après ses études primaires, Abel AHISHAKIYE a fréquenté le Lycée communal Kabuye II (cycle inférieur des humanités) en commune Rango, puis l’Ecole paramédicale Jésus-Marie-Joseph de Muramvya où il était en terminale au moment de sa disparition.
  1. Pour financer ses études, Abel était employé comme vigile dans la société « KK Security » de 2013 à 2015. De façon subite et curieuse, il avait abandonné son emploi au début de 2015 et semblait avoir trouvé une autre source secrète de financement de ses études. Abel AHISHAKIYE était encore célibataire et n’aurait pas laissé d’enfant. Il résidait au quartier Kigwati du chef-lieu de la province Muramvya.

B. Affiliation politique : un jeune homme très dynamique et très ambitieux

  1. Dans les années précédant les manifestations de 2015, Abel AHISHAKIYE est très actif comme mobilisateur politique du Mouvement pour la Solidarité et la Démocratie (MSD), parti politique de l’opposition, dans la commune Mbuye et dans la province Muramvya. Son activisme et son enthousiasme sont forts remarqués à tel point qu’on s’interroge à l’époque sur son habilité à marier à la fois ses obligations scolaires, professionnelles et son engagement politique. Lui ne se pose pas la question, il se voit déjà « Député » tel qu’il se nomme sur son compte Facebook[2].
  1. C’est en 2015 que ses amis politiques et ses proches constatent un changement dans le comportement d’Abel AHISHAKIYE. Du jour au lendemain, ses fréquentations changent et il rentre très tard : désormais il passe plus de temps avec des membres du parti CNDD-FDD au pouvoir. La même année, il met fin à son contrat avec la compagnie « KK Security » alors que c’était sa source de revenus pour le financement de ses études. Pourtant, il reste en mesure de payer sa scolarité, son logement et ses dépenses quotidiennes au chef-lieu de Muramvya. Il invite souvent ses amis à trinquer avec lui. A un ami qui lui demande comment il va survivre après l’abandon de son travail, il sourit : « ne t’en fais pas, il y a plusieurs moyens de gagner la vie ».
  1. A partir des manifestations de 2015 contre le troisième mandat de Pierre NKURUNZIZA, les amis politiques d’Abel AHISHAKIYE notent des « faits bizarres » et des « mouvements suspects », la méfiance s’installe. Un de ses amis a témoigné :
  • « Il n’a pas participé aux manifestations, mais à un certain moment il a mobilisé les jeunes de Muramvya pour une manifestation au chef-lieu de la province. Les jeunes avaient déjà préparé des pancartes avec des inscriptions contre le troisième mandat, mais ils ont été arrêtés avant le début de leur marche. Des miliciens Imbonerakure sont venus de Bugarama avec une précision étonnante sur le lieu du rassemblement et l’identité des jeunes manifestants. Tout le groupe a été arrêté sauf Abel AHISHAKIYE qui a pu s’échapper et se cacher sur un terrain juste à côté du commissariat provincial de la police. Beaucoup de ces jeunes sont encore en prison » ;
  • « Après la fin des manifestations à Bujumbura, des semaines après l’échec du putsch du 13 mai 2015, il a fait beaucoup d’allers-retours vers le Rwanda. Il partait et revenait souvent avec des photos d’autres jeunes réfugiés au Rwanda, notamment au camp de Mahama. Je me souviens d’au moins trois voyages qu’il a effectués au Rwanda, chaque fois je le suppliais d’arrêter ces mouvements vers le Rwanda car j’estimais qu’il mettait sa vie en danger. Il ne m’a jamais écouté et il n’avait aucunement peur. »
  • « Une fois, il a trompé un autre jeune de Mbuye en lui promettant de l’aider à rejoindre la rébellion. Ils sont partis à motos et ils ont été arrêtés par des personnes à bord d’une camionnette du SNR alors qu’ils étaient sur le point d’entrer à Bukeye. Ils avaient une grenade dans leurs bagages. Conduits au tribunal de grande instance de Muramvya, Abel a été relâché, le jeune de Mbuye a été conduit à la prison de Muramvya ».
  1. Le FOCODE a mené des vérifications auprès des proches d’Abel AHISHAKIYE à propos des mouvements qu’il aurait faits au Rwanda, les proches ont confirmé ces mouvements et ont souligné qu’ils ignoraient l’objet de ces voyages. Certains de ses anciens amis pensent qu’Abel AHISHAKIYE menait des missions d’espionnage au Rwanda pour le compte du SNR. Ils fondent leurs convictions sur le fait qu’à la même période Abel AHISHAKIYE a mis fin à son contrat de travail avec la Compagnie KK Security et qu’il a continué à trouver des moyens de financer sa scolarité et à subvenir à tous ses besoins vitaux. Un de ses amis aurait constaté à l’époque que le jeune homme n’avait plus de souci d’argent et voulait l’inviter de plus en plus à partager un verre mais restait discret sur la source de ses financements. Abel avait tendance, selon son ami, à entraîner tous les jeunes dans des discussions politiques « afin de détecter les opposants au régime ». Les jeunes de Muramvya se seraient donnés consigne d’esquiver ce genre de débats, ils soupçonnaient Abel AHISHAKIYE d’être au service du SNR.
  1. Bien que certains des proches directs d’Abel AHISHAKIYE soient des militants très actifs du CNDD-FDD, l’enquête du FOCODE n’a pas pu déterminer si le jeune homme avait déjà adhéré à la milice Imbonerakure. Par contre, l’enquête a trouvé des liens entre le jeune homme avec le SNR à Muramvya. Les militants du parti MSD ne le considéraient plus comme un des leurs et les « faits bizarres » soulevés par ses amis portent à croire que le jeune homme travaillait pour le service de renseignement burundais.

C. Abel AHISHAKIYE et la disparition du journaliste Jean BIGIRIMANA

  1. Le journaliste d’IWACU Jean BIGIRIMANA est introuvable depuis l’après-midi du 22 juillet 2016. Selon son épouse, ce jour-là le journaliste est arrivé à la maison peu après-midi et est rapidement parti pour Bugarama ; il disait qu’il allait rencontrer un ami et qu’il n’allait pas tarder : « il n’a même pas pris son repas de midi, il a demandé qu’on le conserve pour lui parce qu’il n’allait pas tarder ». L’enquête du journal IWACU sur la disparition de Jean BIGIRIMANA a indiqué que l’une des dernières personnes que le journaliste avait appelées était Abel AHISHAKIYE.
  1. Le FOCODE a reçu un témoignage d’un ami d’Abel AHISHAKIYE qui affirme qu’Abel avait avoué qu’il avait rencontré le journaliste Jean BIGIRIMANA le jour de sa disparition. Voici le témoignage de cet ami dont l’identité n’est pas dévoilée ici :

« J’ai rencontré Abel AHISHAKIYE  deux jours avant sa disparition. Il m’a dit lui-même que d’un moment à l’autre il allait fuir le pays car il avait peur à cause de l’affaire Jean BIGIRIMANA. Il m’a dit qu’il recevait beaucoup d’appels de personnes inconnues travaillant dans les organisations de droits de l’homme qui l’interrogeaient sur ce dossier. Il m’a avoué qu’il avait bel et bien rencontré Jean BIGIRIMANA à Bugarama, avec des rebelles venus de Cankuzo, Ruyigi et Rutana. Il a ajouté que juste après leur rencontre, il a appris que Jean Bigirimana avait été arrêté ».

  1. Le FOCODE n’a pas de détails sur la rencontre entre Jean BIGIRIMANA et Abel AHISHAKIYE à Bugarama ni sur le nombre de personnes que le journaliste aurait rencontrées à Bugarama avant son arrestation. Certains détails seront par ailleurs publiés dans un autre rapport du FOCODE sur la disparition du journaliste Jean BIGIRIMANA. Mais une chose est claire : Abel AHISHAKIYE en savait des choses sur la disparition du journaliste BIGIRIMANA et cela le mettait en danger du fait de la publicité et des pressions autour de ce dossier. Pour le SNR, Abel AHISHAKIYE était le maillot faible dans la chaîne d’opérations ayant mené à la disparition de Jean BIGIRIMANA. Fallait-il éliminer par conséquent cet élément gênant ?

D. Circonstances de la disparition forcée d’Abel AHISHAKIYE

  1. Des amis et des proches de la victime ont témoigné sur la disparition d’Abel AHISHAKIYE. Comme d’habitude, la Campagne NDONDEZA ne divulgue pas l’identité de ses sources d’informations.
  1. Selon les informations obtenues de plusieurs sources, Abel AHISHAKIYE s’est rendu à Bujumbura le mercredi 10 août 2016 sur demande d’un cadre du SNR à Muramvya prénommé « Olivier[3]». Abel AHISHAKIYE avait peur et ne connaissait pas l’objet de son déplacement à Bujumbura. Le soir il aurait appelé son père pour lui faire part de sa peur : « arrivé à Bujumbura, il a appelé son père pour l’informer qu’il avait fait ce déplacement pour rencontrer Olivier du SNR-Muramvya et qu’il avait peur de cette rencontre. Son père lui a alors demandé pourquoi il avait répondu à cette invitation qui lui faisait peur, Abel a répondu qu’il n’avait aucun moyen d’échapper à Olivier puisqu’ils étaient voisins à Muramvya et que pour cela il avait décidé de répondre malgré lui. » Toute la soirée, Abel aurait attendu l’appel d’Olivier mais en vain.
  1. D’habitude quand il était à Bujumbura, Abel AHISHAKIYE résidait chez sa sœur à Kamenge. Curieusement, personne ne semble connaître où il a passé la nuit du 10 au 11 août 2016. Le matin du 11 août 2016, Abel AHISHAKIYE est allé rendre visite à sa sœur résidant dans la zone urbaine de Kamenge. De retour, il a été accompagné par son beau-frère et ils ont passé un petit moment à échanger en cours de route. Arrivés sur la rivière Nyabagere dans le quartier Mirango de la zone Kamenge, ils ont vu passer un véhicule du SNR. Lorsque le véhicule est arrivé à leur niveau, deux hommes en tenue de police seraient sortis du véhicule et auraient obligé Abel AHISHAKIYE à monter à bord. Abel aurait eu le temps d’annoncer à son beau-frère trois numéros sur lesquels il pouvait continuer à le chercher. Selon le témoignage reçu par la Campagne NDONDEZA, « le beau-frère n’a pas pu reconnaître les personnes à bord de ce véhicule, il est rapidement retourné à la maison pour annoncer à la famille ce qui venait de se passer. Après quelques heures, le beau-frère a tenté de joindre Abel sur ses numéros secrets, Abel aurait juste répondu : sinzi ivyo ndimwo (je ne sais pas dans quelle affaire je suis embarqué). Ce fut la dernière phrase d’Abel AHISHAKIYE et ses téléphones ont été éteints depuis ».
  1. Depuis ce message téléphonique du 11 août 2016, il n’y a plus de traces d’Abel AHISHAKIYE. Certains proches ont reçu des informations non vérifiées qu’il aurait subi un interrogatoire violent à la permanence nationale du CNDD-FDD et qu’il aurait été conduit dans la réserve de la Rukoko pour son exécution. Aucune source fiable n’a confirmé au FOCODE cette fin malheureuse du jeune Abel AHISHAKIYE alias « Député ».
  1. La famille de la victime n’a rien pu faire pour rechercher Abel AHISHAKIYE. Certains étaient au courant de ses liens avec le SNR et ils ont pensé qu’il serait très dangereux de poser des questions sur le sort d’Abel. Depuis le 11 août 2016, la famille d’Abel AHISHAKIYE vit dans le chagrin, la peur et l’interrogation : « est-il encore en vie ? ».
  1. Aucun organe de l’Etat du Burundi ne s’est intéressé à la disparition forcée d’Abel AHISHAKIYE en dépit de la médiatisation de ce cas.

N.B. : Le FOCODE avise ceux qui voudront utiliser d’une manière ou d’une autre les données de cette enquête qu’une partie d’informations a été gardée confidentielle afin de tenter de protéger les sources ou de préserver l’intégrité des différentes preuves qui pourront être utiles aux instances judiciaires ou autres qui pourront traiter le dossier. Ces informations pourront être livrées, sur requête, à tout organe d’enquête jugé indépendant ou toute autre source jugée appropriée à recevoir de telles informations.

E. Prise de position du FOCODE et recommandations.

  1. Le FOCODE condamne l’enlèvement suivi de disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE alias « Député » dans la journée du 11 août 2016 à Kamenge au nord de la Ville de Bujumbura ;
  1. Le FOCODE demande une enquête indépendante sur la disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE et la traduction en justice de toutes les personnes qui auraient joué un rôle dans ce crime ;
  1. Le FOCODE condamne le silence et l’inaction des organes de l’Etat – spécialement du SNR, de la police et de la justice burundaises, après la disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE ;
  1. Le FOCODE considère que la disparition forcée de Monsieur Abel AHISHAKIYE est étroitement liée à la disparition du journaliste Jean BIGIRIMANA survenue trois semaines seulement avant celle d’Abel et demande une enquête sérieuse et indépendante sur la disparition forcée du journaliste Jean BIGIRIMANA ;
  1. Le FOCODE réitère sa demande à la Cour Pénale Internationale d’enquêter profondément sur le phénomène des disparitions forcées devenu récurrent au Burundi et l’engagement des poursuites contre leurs auteurs présumés.

[1] Le journaliste Jean BIGIRIMANA a été enlevé à Bugarama le 22 juillet 2016

[2] Compte Facebook d’Abel AHISHAKIYE https://web.facebook.com/abeldepute.ahishakiye

[3] Le nom d’Olivier a déjà été cité dans la disparition forcée de Jasper ARAKAZA le 26 décembre 2015 à Kamenge. Jasper ARAKAZA aurait été conduit, d’un bar au quartier Twinyoni à Kamenge, à bord d’un pick-up du SNR MURAMVYA conduit par un certain Olivier, vers une destination inconnue.